« Belgian Rules, Belgium Rules » de Jan Fabre

Bienvenue en Belgique ! Une fresque truculente de Jan Fabre, qui réunit un pays par nature morcelé pour en faire un portrait chaleureux et ironique.On compte 117 nationalités à Anvers, c’est plus qu’à New-York. Dans ces différences, il y a une unité qu’exaltent Jan Fabre et ses quinze interprètes à coup de bière, de corps, de fougue et de souveraine singularité.

Rien ne pouvait mieux convenir à Jan Fabre que de nous peindre le portrait de son pays, la Belgique, né par un « coup de théâtre ». En effet, c’est en entendant le grand air de l’opéra La Muette de Portici, signée Scribe et Auber (« Amour sacré de la patrie, rends nous l’audace et la fierté. A mon pays, je dois la vie. Il me devra sa liberté »), donné en août 1830, que les spectateurs ont envahi spontanément les rues de Bruxelles pour chasser les Hollandais. De quoi ravir l’homme qui écrivit Le Pouvoir des folies théâtrales. À partir de là, Jan Fabre s’amuse à définir les contours d’une identité nationale indéfinissable, d’ailleurs ceci n’est pas un pays il est « tellement minuscule qu’on risque le rater, peuplé d’indolents anarchistes, de misérables fraudeurs, de bouffeurs invétérés de patates, ou bien encore de porcs en smokings et autre clergé des gardiens véreux ».

Photos : Wonge Bergmann

En 3h45 qui passent à toute vitesse, comme le vélo d’Eddy Merckx dans la brume, Jan Fabre épingle le pays du surréalisme et de l’absurde, des frites et des peintres célèbres –  de Van Eyck à Magritte (en passant par Brueghel, Rubens, Rops, Khnopff, Ensor et Delvaux), du Manneken Pis et des bières (1200 différentes au total !), des pigeons et des hérissons version gratounette (râpeux dessus, tout doux dessous).

Cette histoire – très théâtrale – de la Belgique se compose en quatorze tableaux ou scènes, rythmées par les apparitions du hérisson belge, animal emblématique, et des pigeons, animal paradoxal, adoré des colombophiles et haï des simples passants. Le texte est signé Johan de Boose, la musique Raymond van het Groenewoud et Andrew James Van Ostade, le tout est tenu d’une main de maître par Fabre. « Les règles de la Belgique – La Belgique règne », est un spectacle absolument inclassable, débordant d’énergie, de performances au sens le plus plein, et le plus radical du terme, inspiré, d’une beauté plastique indéniable sans jamais tomber dans un esthétisme de bon aloi, foncièrement Belge sans être le moins du monde nationaliste.

Photos : Wonge Bergmann

Bien au contraire, Jan Fabre s’en donne à cœur joie pour déboulonner politiciens véreux et Dutroux en puissance, faire apparaître des images surprenantes et saugrenues, les vendeurs d’armes florissants, et le colonialisme, l’ironie en prime. Ce faisant, il laisse surgir le portrait du « Plat pays » qui est le sien, dans un carrousel étonnant où se mêlent les gazés d’Ypres, les Gilles de Binche, le scandale des ballets roses, les Haguètes de Malmedy, les majorettes bleues, les Noirauds de Bruxelles, les Blancs Moussis de Stavelot, les Diables rouges de l’équipe de foot nationale, le drapeau national et ceux des régions flamande, wallonne et allemande), et bien sûr les obsessions de Jan Fabre.

Photos : Wonge Bergmann

. Il y a des images saisissantes comme le fantôme des jeunes filles vendues et le banquet funèbre, la danse avec les encensoirs, qui se révèlent suspendus aux sexes des interprètes masculins et féminins, et les « rules » (les fameuses règles édictant interdictions et obligations toutes plus surréalistes les unes que les autres) énoncées lors de performances marathon comme les apprécie le chorégraphe – plasticien – metteur en scène avec pour agrès gymnique des caisses de bières à porter comme au chemin de croix, tandis que la Vierge Marie éponge le front de nos performeurs, un solo sublime d’Annabelle Chambon avec sa ceinture de bière, et la course à la mort. Tout finit par une danse des drapeaux où les pigeons deviennent les colombes de la Paix et finit par nous dire, « règle 40 » qu’  « il est possible d’être Belge » et que « L’Union fait la force », devise de ce « pays si petit qu’on peut le rater quand on le traverse ».

Agnès Izrine

Vu le 23 mars 2019 La Villette dans le cadre du festival 100 pour cent.

Concept, mise en scène Jan Fabre. Texte Johan de Boose. Musique : Raymond van het Groenewoud et Andrew Van Ostade. Costumes Kasia Mielczarek et Jonne Sikkema. Dramaturgie Miet Martens.  Assistante à la dramaturgie Edith Cassiers. Avec : Lore Borremans, Annabelle Chambon, Cédric Charron, Conor Thomas Doherty, Stella Höttler, Ivana Jozic, Gustav Koenigs, Anna Paula Majerczik, Chiara Monteverde, Piedro Quadrino, Annabel Reid, Ursel Tilk, Irene Urticiuoli et Andrew James Van Ostade, Kasper Vandenberghe

 

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