« Barbarians » de Hofesh Shechter au Festival d'Avignon

Sons surpuissants et une danse de l'extrême, parfois violente. C'est ainsi qu'on connaît les grandes productions de Hofesh Shechter. Logiquement, le titre de Barbarians nous suggère une nouvelle plongée dans cet univers, souvent impitoyable. Rien à dire, le prologue s'y situe pleinement. Des projecteurs balayent l'espace avec la hargne de mitraillettes. Pourtant, tout au long des trois parties, les personnages ne feront pas la guerre, comme dans beaucoup des grandes pièces de Shechter. Si la barbarie est ici refoulée, la pièce en montre le chemin, la lutte nécessaire pour y arriver et le prix à payer.

Galerie photo Laurent Philippe

Le rapport à l'autorité, entre mise au pas et contestation, est au centre du premier tableau (The Barbarians in love), où des accents gestuels sauvages et animaliers apparaissent en filigrane, où les résistances dans le corps se font de plus en plus virulentes, se termine dans des états de possession violents, pour finalement mettre en évidence la fragilité de chacun, tous se présentant face public, nus et effectivement innocents. Shechter introduit ici une part de mystère qui enrichit sa gamme. Mais surtout, il présente ses interprètes dans une intimité pas encore vue dans ses grandes productions.

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Depuis le off, une Big Brother orwellienne, donc plutôt une Big Sister, interpelle les danseurs, tout de blanc vêtus. Anges ou spectres, robotisés mais fragiles, ils sont soumis à cette voix sensuelle et menaçante à la fois. Le langage corporel s'en ressent. Sinueux ou articulés, parfois rampant au sol comme pour s'entraîner au combat, le groupe danse des unissons très politiques. Les personnages « figurent peut-être moi-même, au sein d'une salle de classe », dit Shechter. La voix du sur-moi l'apostrophe: « Je suis toi, qu'es-tu en train de faire ? » Et le chorégraphe de déclarer timidement: « Je ne sais pas, c'est juste une pièce de danse, je voulais faire quelque chose autour de l'innocence... »

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Plus tribale, plus puissante, plus répétitive, moins timide mais aussi moins subtile, la deuxième partie (tHE bAD) transforme l'animalité en beauté. Dans tHE bAD, ainsi  orthographié, les capitales forment le mot head (tête), et c'est bien de lutte entre les instincts et la raison qu'il s'agit, une lutte dont le chemin passe par moult rituels et conventions, chorégraphiques ou autres. Très attaché à ses unissons, développant ses propres mécaniques, un quintet en combinaisons dorées bascule entre rave, baroque et danses tribales, le tout  avec une rapidité et une fluidité étonnantes. Les registres changent si vite qu'ils semblent se superposer. « En réalité, la danse classique n'est ni plus belle ni plus "cultivée" que des danses tribales : elles proviennent simplement de cultures différentes », remarque Shechter. C'est une position qui se défend, mais il veut un peu trop nous la présenter sur un plateau. Le propos est trop évident, trop longuement exposé et l'écriture n'atteint plus la profondeur de la première partie.

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Enfin, le troisième volet s'articule autour d'un couple, plus âgé et plus attaché à un monde traditionnel (lui, en culotte de cuir). L'univers de leur guinguette imaginaire (c'est donc eux, les barbares amoureux annoncés dans le titre de la première partie ?) est traversé par des boucles sonores électroniques. Surgissent des souvenirs de danses passionnelles et érotiques. Et pour bien apaiser ou hanter notre couple, les deux groupes précédents finissent par revenir sur le plateau, tels les souvenirs des âges précédents de la vie. Ça se danse sous un titre nettement plus long: Two completely different angles of the same fucking thing. Et comme Shechter suggère qu'un ensemble de danseurs ne soit ici autre chose que la représentation d'un individu, il n'est pas difficile d'imaginer que le couple soit la somme des danseurs en blanc et de ceux en jaune. Tous ces "barbares" enfin réunis, les passions se déchaînent pour de bon, en toute innocence...
Thomas Hahn
du 12 au 15 juillet, Festival d'Avignon, La FabricA
www.hofesh.co.uk

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