Ballet de l’Opéra de Lyon : Entretien avec Julie Guibert, directrice.

Nous avons rencontré Julie Guibert qui dirige le Ballet de l’Opéra de Lyon depuis février 2020. 

En février 2020, ce fut la chute de Yorgos Loukos, figure emblématique à la tête du Ballet de l’Opéra de Lyon. Sous la nouvelle direction de Julie Guibert, ancienne interprète de la compagnie, qui commencé à investir ce poste hautement sensible en plein confinement, se dessine la perspective d’un Ballet de l’Opéra de Lyon pleinement enraciné dans le paysage chorégraphique, tissant des liens avec ses partenaires, et ouvert sur l’avenir, où danseuses et danseurs seront fortement valorisés avec leurs personnalités et leurs désirs d’interprètes. Le programme actuel qui vise à créer un solo pour chaque interprète en témoigne. Entretien. 

Danser Canal Historique : Vous commencez votre direction artistique par Danser encore, un projet où chacun des trente interprètes de la compagnie se voit créer un solo sur mesure, par un.e chorégraphe contemporain.e. Comment l’idée est-elle née ?

Julie Guibert :Je souhaitais porter attention à chacune et chacun avant d’aborder la compagnie en tant que collectif. Je souhaitais donc offrir cet espace aux interprètes. Tout a commencé par des échanges épistolaires pour faire l’état des lieux de la nécessité de danser aujourd’hui en demandant à chacune et chacun: Avec qui souhaitez-vous travailler et cheminer et de quelle manière, quels écrivains, artistes visuels ou scénographes vous inspirent ? J’ai aussi pu leur soumettre des suggestions d’artistes chorégraphes qui m’intéressent aujourd’hui et j’ai tenu compte de leurs désirs. Étant moi-même interprète, c’est aussi à partir de ce souffle-là que je dirige aujourd’hui le Ballet de l’Opéra de Lyon. 

DCH : Comment allez-vous gérer un projet aussi tentaculaire ? 

Julie Guibert : Les trente solos seront créés sur les deux ou trois saisons à venir. Nous avons mis en place la programmation de cette première édition avec ses sept solos pendant le confinement. Je les vois comme sept mouvements d’une seule et même pièce, unis par leur vulnérabilité. On n’y est pas dans la toute-puissance de l’auteur ou de l’interprète! Et entre les solos, nous donnons à voir le travail des techniciens et d’autres choses qu’on voit assez rarement quand on va au spectacle. Ça aussi est une célébration. 

DCH : Comment s’est fait le choix des chorégraphes ?

Julie Guibert . :  A partir de ce que j’ai pu percevoir de leurs personnalités et en les voyant sur scène, en partant en tournée avec eux, en dialogue avec leur propre désir de travailler avec tel ou telle chorégraphe. La seule consigne est de créer au moins cinq et au maximum quinze minutes. Et les rencontres se sont miraculeusement bien déroulées et les pièces se répondent, au-delà de toutes mes attentes. 

DCH : Un ensemble comme celui-ci n’est-il pas fait pour danser ensemble, justement ? Sans l’obligation de respecter la distanciation physique, sans confinement, auriez-vous lancé le même projet ? 

Julie Guibert : Il aurait pu prendre une autre forme et cette contrainte m’a effectivement permis de l’inventer de cette manière, mais la célébration de l’interprète aurait été mon propos de toute façon. Le but est de rendre l’interprète auteur de sa propre interprétation. 

DCH : On savait en effet qu’après l’épisode du licenciement de votre prédécesseur Yorgos Loukos pour harcèlement moral à l’encontre d’une danseuse active, il était incontournable de mettre en valeur les interprètes. 

Julie Guibert : Ma réflexion concerne le corps de ballet qui très souvent écrase la singularité. Si je souhaite célébrer l’individu, c’est pour recomposer le collectif. Tout sauf fragmenter un ensemble ! Par ailleurs, personne n’est parti et un danseur nous a rejoint, en provenance de la compagnie italienne Aterballetto. Mais si on donne du relief à chacune et chacun, on a finalement une toute autre compagnie avec les mêmes individus.

DCH : Le monde de la danse a été surpris par votre nomination à la direction du Ballet de l’Opéra de Lyon en février 2020. En même temps, on comprend bien que les interprètes seront plutôt contents de voir arriver une directrice qui est sur la même longueur d’ondes. Et vous-même ? Comment avez-vous vécu votre nomination ? Surprise totale ou pas tant que ça ?

Julie Guibert : Quand Serge Dorny, directeur général de l’Opéra de Lyon, m’a approchée pour me proposer de diriger la compagnie, il ne l’a évidemment pas fait la veille de ma nomination, mais quelques mois auparavant. J’ai donc eu du temps pour y réfléchir et c’était nécessaire puisque c’est un grand pas que de passer du statut d’interprète à celui de directrice de compagnie. J’avoue volontiers que ça a été un grand vertige et que j’ai accepté ce poste avec beaucoup de modestie et d’humilité. Mais je voulais saisir cette chance et j’ai été magnifiquement bien reçue. Il n’y eu que bienveillance et curiosité à mon égard. A aucun moment je n’ai ressenti de la méfiance ou de la résistance de la part des danseurs ou de qui que ce soit. 

DCH : Comment s’est déroulée votre prise de fonction ? 

Julie Guibert . : J’ai été nommée fin février, juste avant le confinement. Pour être proche des danseurs, je suis partie en tournée avec la troupe en Australie et en Nouvelle-Zélande où le Ballet de l’Opéra de Lyon donnait Les Trois Fugues, et nous sommes rentrés précipitamment, la veille du confinement ! J’ai passé ces deux mois et demi en isolement, comme tout le monde, et certaines de nos créations pour Danser encore se sont faites à distance, en visioconférence et même par téléphone. On a bravé l’impossible et atteint un état de fête. La beauté se trouve là, aussi.

DCH : On se souvient qu’au moment du licenciement de Yorgos Loukos, certains chorégraphes, choqués par une rupture si soudaine, se sont interrogés. Selon la presse, à ce moment certains d’entre eux ont déclaré vouloir retirer au Ballet de l’Opéra de Lyon le droit de montrer leurs pièces transmises à la troupe ou créées pour elle. Mais c’était avant la nouvelle de votre nomination et on se demande bien qui pourrait chercher à nuire à vous et à la troupe.

Julie Guibert : En effet ce n’était pas dirigé contre moi et ça n’a pas eu lieu. J’ai à cœur de célébrer tout ce que mon prédécesseur a fait si remarquablement bien. Dans la saison 2020/21, il reste de choses qui lui appartiennent, comme le programme Jiří Kylián qui sera présenté en novembre. Moi-même, j’ai invité Alessandro Sciarroni, que Yorgos Loukos avait déjà invité, pour remonter sa pièce emblématique Folks… dans une version d’une durée entre une heure et une heure et vingt minutes. A part cela, la saison représente ce qui a été programmé avant ma nomination, sauf pour les solos dont on verra deux autres qui seront créés au CN D en décembre. Les chorégraphes seront, d’une part, Claire Bardainne et Adrien Mondot, et d’autre part Marcos Morau, le directeur de la compagnie La Veronal. Et puis, à Lyon, trois autres solos seront créés, par Rachid Ouramdane, Noé Soulier et Nina Santes. 

FOLK-S (trailer) from alessandro sciarroni on Vimeo.

DCH : Vous avez donc commencé votre mission à la direction de la compagnie par une tournée en Océanie. Comment envisagez-vous à l’avenir l’équilibre entre le rayonnement de la troupe dans le monde et l’engagement sur le territoire que vous semblez vouloir renforcer ?

Julie Guibert :Je souhaite bien sûr maintenir cette grande capacité qu’a le Ballet de l’Opéra de Lyon à tourner, en France et à l’international. Mais je veux aussi que nous nous inscrivions plus encore dans notre territoire, que nous soyons encore plus visibles et saisissables. Je veux travailler étroitement avec les théâtres en Rhône-Alpes et en Auvergne, mener des projets en prison, avec des détenus, et collaborer avec la Maison des Aveugles pour proposer des spectacles en audiodescription et peut-être un jour une création qui n’existerait que par la parole. Mais nous n’avons pas encore établi de protocole de travail avec cette maison. 

DCH : La question est de savoir où les tutelles vont mettre le curseur. Sont-elles plus en demande de rayonnement ou de travail sur le territoire ?

Julie Guibert : Pour l’instant nous ne nous sommes pas rencontrés. Je n’ai pas été approchée et je ne les ai pas approchées, leur énergie ayant été absorbée par les élections et la gestion de la pandémie. Mais j’ai hâte de commencer ce dialogue. Notre présence sur le territoire va s’articuler en trois volets. Primo, une coopération avec le  CNSMD de Lyon. Les danseurs de la compagnie vont transmettre Summerspace de Merce Cunningham et Set and reset/reset de Trisha Brown aux étudiants. Mais le but n’est pas de mettre les jeunes danseurs au service d’une œuvre, pas par pas. Les danseurs de notre compagnie vont transmettre ce qu’ils ont reçu en tant qu’interprètes. Deuxio, nous allons collaborer avec Dominique Hervieu et la Biennale de la Danse sur différents projets. Et j’ai le souhait de monter une jeune compagnie pour soutenir les jeunes danseurs dans leurs années de flottement à la sortie de leur formation. Mais je n’en ai pas encore les outils. J’en discute actuellement aussi avec Yuval Pick qui dirige le CCN de Rillieux-la-Pape: Comment pouvons-nous réunir nos forces vives ? 

DCH : Qu’avez-vous modifié, depuis la fin du confinement, dans la gestion et la vie quotidienne de la maison ? 

Julie Guibert : Je suis encore dans une grande observation de ce qui a lieu et je suis constamment en train d’interroger les pratiques. Jusqu’ici, j’ai par exemple proposé aux danseurs de pratiquer le Pilates et le Feldenkrais. Avant, il y avait uniquement les cours de danse classique. Et j’ai expliqué aux danseurs que je souhaite occulter le miroir en studio de danse, parce qu’ils sont dans une représentation d’eux-mêmes qui s’est travaillée pendant des années et c’est cette représentation, ce que le miroir nous renvoie de nous-mêmes, qu’il nous faut interroger et peut-être déplacer légèrement, pour aller vers un travail plus introspectif.

DCH : Qu’est-ce que cela signifie pour votre approche de la danse et du répertoire ? 

Julie Guibert : Nous allons bien sûr préserver le répertoire Kylian, Forsythe, Ek etc. qui est ancré dans la technique classique. Mais je voudrais aussi partager les expériences que j’ai pu faire en quittant les compagnies, après avoir dansé pendant quinze ans à Lyon, au Cullberg Ballet et autres. C’est en travaillant comme danseuse free-lance que j’ai découvert que la virtuosité n’est pas seulement dans la puissance physique et qu’elle peut aussi se trouver dans le presque rien, dans le détail, dans l’immobilité et que pour atteindre cela, il faut apprendre à désapprendre. J’ai fait des découvertes magnifiques en ce sens et elles ont été déterminantes dans mon parcours de danseuse. 

DCH : Avez-vous déjà de nouveaux projets artistiques avec la compagnie ? 

Julie Guibert : Bien sûr, il y en a, mais rien n’est encore officiel et il est trop tôt pour les dévoiler. 

Propos recueillis par Thomas Hahn à Lyon, le 23 septembre 2020

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