« Bach 6 Solo », Lucinda Childs, Robert Wilson, Jennifer Koh

Deux journalistes de notre rédaction ont vu « Bach 6 solo ». Deux avis très différents. Voilà le "Contre" ...

Commande du Théâtre de la Ville, Bach 6 Solo a ouvert le 50festival d’Automne à Paris.

Faut-il parler de retrouvailles ? Sans doute, puisque les trois artistes de ce Bach 6 Solo sur les Sonates et Partitas de Bach, qui a fait vendredi 3 septembre l’ouverture du Festival d’Automne, sont chacun associés à l’un des plus grands succès de la manifestation imaginée il y a cinquante ans par Michel Guy, l’opéra Einstein on the Beach. Créée en 1976 par les deux premiers, l’œuvre fut en effet interprétée par la troisième, violoniste émérite, dans le rôle d’Einstein lors des reprises en tournées entre 2012 et 2014. 

Bach 6 Solo était aussi l’occasion de retrouver, rendue au théâtre, la splendide Chapelle Saint-Louis de la Pitié Salpêtrière, dont les murs nus et l’architecture dépouillée offraient à l’écriture musicale du Cantor de Leipzig une idéale résonnance. Enfin Lucinda Childs, chorégraphe de ce spectacle mis en scène par Robert Wilson, figurait elle-même parmi les cinq interprètes de la performance. C’est dire combien l’on se réjouissait à l’avance d’assister à cette rencontre au sommet. 

Dans le même temps, on ne pouvait s’empêcher de craindre que la danse ô combien fluide et musicale de Childs ne se laisse étouffer par la raideur d’un Bob Wilson figé depuis trop longtemps dans un minimalisme dépassé. Mais on faisait confiance à la magie du lieu et à la musique de Bach, ainsi qu’au talent de son interprète, pour emporter le tout vers le sublime…

Espoir déçu : reprenant ce qui s’assimile désormais à une recette usée, Bob Wilson a fait subir aux six partitions le traitement qu’il réserve désormais à toute proposition scénique : un habillage visuel très graphique, fait de jeux de lumière et d’une organisation géométrique de l’espace, doublé d’une gestuelle hiératique, pour ne pas dire quasi immobile, qui transforme les personnages quels qu’ils soient en figures fantomatiques difficilement expressives.

On peinait à voir dans ces déplacements lents et ces (très !) rares enchaînements de figures à deux ou à trois la marque de Lucinda Childs, tant était prégnante celle du metteur en scène. Vêtus d’une longue robe blanche, les quatre danseurs avaient pour seul accessoire une longue baguette de bois tenue à la main, telles des figures antiques à mi chemin entre le druide et la pythie.

Quant à la présence sur le plateau de Lucinda Childs elle-même, elle se résumait à une (très !) lente traversée de la scène sur les notes déchirantes de la Chaconne de la Partita n° 2. Question chorégraphie, on restait donc sur faim et malgré toutes les intentions dont était lesté chaque geste, on se surprenait à faire exactement ce que voulaient éviter les deux auteurs : fermer les yeux pour mieux écouter la musique…

Galerie photo ©  Lucie Jansch

Car heureusement, la musique était là, ‘forcément sublime’ même si son enchaînement deux heures durant - séparées par un entracte - ne la sert pas au mieux. De tels chefs d’œuvre en effet s’apprécient plutôt pièce par pièce, et non d’un coup tel un repas trop riche. En dépit de ce risque d’indigestion, le charme puissant de la partition réussissait par moments à soulever le spectacle jusqu’aux hauteurs désirées. Mais sans pour autant créer cette harmonie attendue entre le geste et la musique, et « faire mieux entendre que si l’on gardait les yeux clos » selon le vœu initial de Bob Wilson. Restent le souvenir d’un beau concert, et parfois de belles images, mais surtout le regret d’une occasion manquée qui aurait clos en beauté un demi siècle de créations partagées.

Isabelle Calabre

Lire le "Pour"

Chapelle Saint-Louis de la Pitié Salpêtrière à Paris, 51Festival d’Automne, jusqu’au 16 septembre 2021. 
Egalement à l’affiche, I was Sitting on My Patio This Guy Appeared I Thought I was Hallucinating, de Bob Wilson et Lucinda Childs du 20 septembre au 23 octobre 2021 à l’Espace Cardin. 

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