« Bach 6 solo » de Lucinda Childs, Robert Wilson, Jennifer Koh

Deux journalistes de notre rédaction ont vu « Bach 6 solo ». Deux avis très différents. Voilà le "Pour" ...

Musique, geste, danse et architecture : une osmose parfaite. 

Une chose est certaine, il ne faut pas prendre Bach 6 solo  pour ce que ce n’est pas, à savoir un spectacle de danse accompagné d’une violoniste sur le plateau. Ne cherchez pas, c’est bien l’inverse qui se produit. Dans ce récital chorégraphique, toute la présence des corps dirige, subtilement et poétiquement, l’attention du spectateur vers la musicienne, et au fond, vers la musique elle-même. Gestes, lignes de fuite et architecture s’entrelacent dans une osmose parfaite. 

Ces retrouvailles entre Lucinda Childs et Robert Wilson ont donc lieu dans une maturité absolue, où Wilson va jusqu’à renoncer à ses stéréotypes habituels qui peuvent aller, dans certaines de ses productions, jusqu’à l’autocaricature. Seul le maquillage blanc couvrant le visage de Jennifer Koh rappelle l’esthétique du maître texan. Face à Jennifer Koh, les danseurs réduisent leur partition à l’essentiel. Dans leurs tuniques claires et presque diaphanes, ils tiennent sur un fil entre présence et absence, comme suspendus sur une ligne médiane imaginaire de la partition. 

Si l’image est bucolique, sa création demande, il est vrai, beaucoup d’abnégation à Alexis Fousekis, Ioannis Michos, Evangelia Randou et Kalliopi Simou. Leur exercice d’équilibrisme est d’une virtuosité qui ne dit pas son nom, et d’autant plus admirable. Il faut savoir s’effacer de la sorte, tout en construisant une ambiance entre un ici et un ailleurs mystérieux. Et pourtant la danse est présente, négociant sa place à chaque instant, dans des postures qui incarnent, comme dans une sculpture de Rodin, une phrase chorégraphique entière.

Face à Bach et l’architecture de la Chapelle Saint-Louis, tout le monde consent ici à un véritable exercice de modestie. Et cette sagesse fait le plus grand bien. Il aurait été redondant de lancer les danseurs dans une agitation chorégraphique quelconque et de créer une compétition entre eux et la musicienne pour l’attention du public. Quand Lucinda Childs traverse le plateau, sur la Chaconne  de la Partita N°2, le visage et les cheveux poudrés, c’est comme si Bach en personne revenait du royaume des morts. 

Cette évocation du temps sonne juste, car elle résonne autant avec le lieu qu’avec l’interprétation de Jennifer Koh. La virtuose joue chaque note avec une chaleur et une incarnation inouïes, comme si Bach en personne était ici à l’œuvre, comme si les sonates et partitas allaient continuer à résonner à jamais dans cette chapelle. Et il est certain que quiconque y retourne un jour, aura l’impression que Koh continue à jouer. Elle fait désormais partie des fantômes du lieu, d’autant plus que son visage blanc n’est pas sans rappeler un masque nô. 

La subtile présence de la danse est à trouver dans les gestes de tous, même chez la musicienne. Car son « masque » est incroyablement vivant. Chaque contraction de ses sourcils donne l’impression d’être chorégraphié, et ceux à qui elle tourne le dos dans cet espace octogonal, voient son bras droit s’agiter comme en apesanteur. Et ses cheveux noirs sautillent et vibrent au gré de son geste musical. 

Galerie photo © Lucie Jansch

Au sens classique du terme, la vraie « danseuse » de Bach 6 solo, c’est elle. Et c’est parfait. Quant aux références helléniques des costumes et de l’architecture octogonale du lieu, elles dissimulent une inspiration fondamentalement asiatique et zen, qui permet de revenir à l’essentiel, d’épurer et de sublimer. Et Bob Wilson, par ce jeu avec l’effacement, entre en dialogue avec l’au-delà, rappelant dans sa simplicité retrouvée un certain Peter Brook. 

Thomas Hahn

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Vu le 6 septembre 2021

Festival d’Automne, Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, programmation du Théâtre de la Ville

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