« (B) » de Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero

Danseurs et boxeurs professionnels se partagent le plateau dans une revue humoristique, sensible ou sauvage. À voir du 29 au 31 mars dans le cadre des festivals Séquence Danse Paris et 100% à la Grande Halle de La Villette.

La boxe ne cesse d’inspirer les chorégraphes, dans des approches très différentes et des résultats toujours passionnants, sans que l’on soit obligé d’adhérer à l’ambiance ou à l’esthétique de ce sport pour en reconnaître l’intérêt spectaculaire, dans le sens d’une mythologie du monde actuel. Et donc son intérêt pour la danse. Mourad Merzouki et Emio Greco [lire notre critique]  ont abordé la boxe en poètes, Mark Tompkins en farceur et Djino Alolo Sabin avec Christina Towle en révoltés [lire notre critique].

Révolution

Si certains chorégraphes, européens et américains, se sont donc inspirés de combats légendaires et de grands noms de la boxe, Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero sont les premiers à inviter d’authentiques professionnels de la boxe, dont un champion du monde de boxe thaï, à participer à un spectacle chorégraphique. La rencontre des deux univers est éclairante, autant sur la boxe que sur la danse.

Koen Augustijnen et Rosalba Tores Guerrero amènent les boxeurs à dévoiler des parts d’eux-mêmes impossibles à exprimer lors d’un match, quand la sueur du gladiateur coule sur la peau réfléchissante, devant un public échauffée. Quand la danse se tourne vers la boxe, l’échelle des valeurs s’inverse, au profit de représentations symboliques. La danse s’intéresse avant tout à ce qui les athlètes se doivent de maîtriser et ne peuvent laisser transparaître en affrontant l’adversaire: Leurs doutes, leurs peurs, leurs fureurs...

Rythme

Seul le boxeur possède un corps aux proportions qui sonnent justes quand les mains chaussent les gants, quand le buste s’incline et les mains protègent le visage pour éviter les uppercut. Les sept danseurs, ici presque les sept nains de Blanche Neige, arborent moins de paquets de muscles, mais d’autant plus de possibilités kinésiques. Les différences sautent à l’œil.

Quand il se positionne en mode combat et en face à face, le boxeur boxe. Le danseur interprète et décline, introduit les sauts et la verticale. Et pourtant, le boxeur possède son propre registre chorégraphique. Entre les deux, le terrain de rencontre est vite trouvé: C’est le rythme, dans un rapport vibrant à la mythologie. Les chorégraphes citent Sugar Ray Robinson: « Le rythme est tout en boxe. Chaque mouvement commence par le cœur, et si le rythme n’y est pas, tu as un problème. »

Rituel

Sophia Rodriguez, l’une des deux femmes de (B), ouvre le bal avec un puissant chant en Sanskrit, invocation de la force des  guerriers et du soutien des dieux. Le sifflement des cordes à sauter manipulés par les autres danseurs ajoute à l’intensité du rituel et ouvre une porte vers l’autre monde. Au fond, un énorme écran zoome sur les visages, miroirs des émotions des boxeurs. Le bandage des mains devient un acte sacré. Sur les côtés, le rythme des poings tapant dans les sacs de boxe crée le pont entre la salle d’entraînement et le rituel.

(B) est un spectacle puissant qui révèle ce que la boxe tente de nous cacher. Car une boxe peut en cacher une autre. Dans (B), c’est son alphabet entier qui se dévoile, dans la lumière des métaphores: La sauvagerie des  instincts carnassiers, le rapport hommes-femmes, le burlesque, le machisme et sa face cachée, le voyeurisme du public, la difficulté à passer à l’acte, la dimension archaïque...

Revue

Dans la seconde partie, plus humoristique, les tableaux se déclinent en film muet, en tango et en drame sentimental, avant de revenir à des thèmes plus dramatiques voire sanguinaires, mais toujours avec la distance nécessaire pour éviter le dégoût et assurer le sourire. (B) commence comme un rituel, se poursuit comme une revue et se termine par un regard sur la réalité vécue, en slam et en rap.

(B) comme « boxe », mais aussi comme « Belgique » : La Siamese Cie d’Augustijnen et Torres Guerrero crée et traverse des ponts artistiques entre la Flandre et la Wallonie, si bien que les groupes de danseurs et de boxeurs forment une sorte de métaphore du pays et son vivre-ensemble, entre deux cultures qui se regardent en chiens de faïence,  souvent prêtes à en découdre. Augustijnen et Torres Guerrero signent un spectacle passionnant et hors normes pour dire qu’on peut danser ensemble, même avec des gants de boxe.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 6 février 2018, Luxembourg, Grand Théâtre

Tournées :

Du 29 au 31 mars 2018 à Paris - Grande Halle de la Villette, festival 100% et Séquence Danse Paris

18-19/04/2018  Tours, Centre Chorégraphique National

26/04/2018 Turnhout (BE) De Warande

15-17/05/2018   Villeneuve d'Ascq, La Rose des Vents

24/05/2018 Châlons-en-Champagne, La Comète

(B) : Direction artistique et chorégraphie: Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero

Danse et boxe : Karim Kalonji (B), Tayeb Benamara (F), Muhammad Samahnah (Palestine), Yipoon Chiem, Giulia Piana (I), Arturo Franco Vargas (E) et Sophia Rodriguez (B-VEN)
Dramaturgie: Dirk Verstockt
Musique : Sam Serruys
Vidéo: Lucas Racasse, assisté par Laurane Perche / MDB Prod
Scénographie: Jean-Bernard Koeman
Costumes : Nicole Petit

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