Aux Abbesses, le Détachement Féminin bouge

Le Festival d’Automne présente la dernière création de Wen Hui, trublion de la danse en Chine.

En octobre 2013, les Parisiens ont pu baigner, au Théâtre du Châtelet, dans l’ambiance d’un ballet drôlement exotique, donné par le Ballet National de Chine, pièce carrément muséale car foncièrement maoïste: Détachement Féminin Rouge [lire notre article]. Et pourtant, elle a fait son effet.

Le Festival d’Automne et le Théâtre de la Ville invitent aujourd’hui un quatuor féminin,  Red de Wen Hui, qui arrive sur la scène parisienne telle une séance de rattrapage et tient autant d’une séance digestive que d’un making of, tout en donnant la voix à celles et ceux qui étaient soit muselés, soit instrumentalisés par le régime communiste.

Une troupe, et des époques

En 50 ans, ce ballet a été présenté environ 3.800 fois, comme on l’apprend à la fin de Red. Son histoire est lourde. Par contre, en Occident, à Paris en 2013, il a été possible de regarder, non sans une fascination certaine, Détachement Féminin Rouge en vertu de sa beauté formelle, de sa précision et de son énergie collective, sans avoir à se confronter aux souffrances infligées aux humains par l’armée de Mao.

Wen Hui qui doit sa réputation à sa manière de rendre compte de la société chinoise dans un Glasnost sans fard aucun, a été découverte en France grâce à son diptyque composé de Report of Giving Birth et Report on Body, pièces déjà présentées par le Festival d’Automne.

Les pieds, rouges de sang

Wen Hui passe de la sphère intime à l’analyse d’un ballet emblématique et pourtant, il y est toujours question du corps. Après tout, les ballerines, même au service de la Révolution Culturelle de Mao, ne peuvent en faire abstraction. Wen Hui, qui a elle-même appris le vocabulaire de ce ballet au sommet de  l’orthodoxie communiste mais sans jamais l’interpréter sur scène, s’est entourée d’une danseuse vétérane de ce ballet légendaire et de deux jeunes danseuses nées après la mort de Mao.

Red se présente d’abord comme un spectacle-conférence où les vidéos des interviews l’emportent sur la présence des quatre femmes sur le plateau. Et on peut être gagné par le sentiment d’assister à une recherche sur un sujet plutôt périphérique et consensuel. Mais Wen Hui a fait parler les danseuses autant que les spectateurs du ballet et les intellectuels muselés à l’époque.

La Révolution : Culturelle, mais pas sexuelle

Et soudain, on parle de la vie privée, du mari qui ne supporte pas que sa femme danse et qui tente de l’empêcher de rejoindre la troupe. On apprend que c’est un cadre du parti qui lui a fait accepter l’importance de la mission de son épouse (à laquelle le parti recommanda le divorce). Il est question des pieds quotidiennement ensanglantés des danseuses qui n’ont que de la gaze pour se protéger. Mais danser pour la Révolution, c’est affronter la douleur et même la mort...

Wen Hui et ses trois camarades offrent leurs corps aux échos du maoïsme et restituent les ondes de cette époque à travers le regard actuel. Non sans une certaine ironie, les témoins masculins passent aux aveux: Soldats et adolescents, ils allaient certes assister aux représentations de Détachement Féminin Rouge, mais la vue des ballerines augmentait leur taux de testostérone plutôt que leur fièvre révolutionnaire.

N’oubliez jamais !

Surtout, concluent-ils, il faut éviter que le pays oublie le régime de Mao et les souffrances infligées. Ce spectacle documentaire, où les corps entrent progressivement dans la danse, démontre que les chorégraphes sont force de proposition et consciences libres de leurs sociétés. La Chine, elle, est un pays où la société civile a été anéantie par le régime. La reconstruction de la société civile est en cours, et une artiste comme Wen Hui y ajoute sa pierre. Documenter Détachement Feminin Rouge, c’est encourager les Chinois.es à s’approprier le regard collectif sur l’époque sous Mao.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 27 Septembre 2017 à Paris, Théâtre des Abbesses, Festival d’Automne

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