« Augusto » d’Alessandro Sciarroni

Le prodige italien change de cap et se perd dans des éclats de rire. Une création à la Biennale de Lyon qui fait danser  le diaphragme.

Le rire est au cœur de la nouvelle pièce d’Alessandro Sciarroni, créée à la Biennale de la Danse de Lyon. Les neuf interprètes y rient, marchent, tombent, courent, chantent et semblent parfois s’envoler, allant vers  un abandon progressif du contrôle.

Car le rire possède une force telle qu’il semble finalement se transformer en supplice. Un doux supplice… Aussi est-on ici à peu près sûr que les protagonistes d’Augusto sont des danseurs heureux. Ce qui n’arrive pas trop souvent (d’en être sûr, pour être précis).

Quant au spectateur, c’est une autre paire de manches. Par rapport aux pièces de groupe précédentes de Sciarroni, Augusto tourne en rond, nettement dominé par un mouvement circulaire. Ce qui ne saura surprendre, de la part d’un chorégraphe dont la notoriété s’est construite sur une pièce où les interprètes dansaient, en cercle, un Schuhplattler disséqué. Et Sciarroni n’a-t-il pas présenté, juste avant de créer Augusto, un solo [lire notre critique] où il tournait de façon spirituelle, voire obsessionnelle ? Il y touchait à une limite, à quelque chose de vertigineux. Dans Augusto, la démonstration tourne court.

Avons-nous encore le temps de rire ?

On le sait, le rire se porte mal. La sociologie contemporaine nous dit que pendant la guerre, les gens riaient trois, quatre ou cinq fois plus qu’aujourd’hui. Mais pourquoi le rire s’en va-t-il ? Serait-il la première victime du burn-out ? Pour sauver le rire, il a fallu inventer le rire thérapeutique, le rire sans raison. Sans blague ! Le rire qui revient par la petite porte, celle d’un studio de danse ou de yoga, où l’on se libère du stress de la vie moderne. Aussi le rire devient-il masque à oxygène.

C’est entendu : Le rire est bénéfique pour le bien-être du corps et de l’esprit. Mais il faut rire au moins dix minutes sans discontinuer, pour que les bienfaits, comparables à ceux de la méditation, soient au rendez-vous. Dans la vie quotidienne, de telles bouffées d’air sont devenues plus que rares. C’est pourquoi il y a aujourd’hui le Yoga du rire, un succès planétaire. Sciarroni et ses interprètes y sont allés. Ils ont testé, ils ont aimé. Et ils ont fait Augusto, où ils restituent cette expérience avec beaucoup de gentillesse, mais sans échapper aux contradictions inhérentes de cette création.

Prenons la référence au clown dans le titre, ainsi que dans le visuel symbolique qui accompagne et résume cette création. Par leur rire qui va crescendo, les neuf participants à l’expérience Augusto ne développent aucun lien avec l’univers de l’Auguste. Car le clown souffre, se dispute et se débat. Il effraye ou il fait rire. Mais il ne rit pas. Un clown au sommet de son art n’a besoin de rien faire pour faire rire. Y a-t-il encore de grands clowns ?

Le rire se met en marche

Tout d’abord, l’équipe s’assoie sur le bord du plateau, le dos tourné au public, contemplant l’espace blanc et immaculé qui sera leur caisse de résonnance. Mais cette mise en place du quatrième mur, séparant la scène de la salle par dos interposés, contredit le but affirmé de Sciarroni, à savoir la contagion du public par le rire.

Quand un par un, ils se mettent à marcher en rond, quand le rire émerge et envahit les corps, à l’image du crescendo dans le Boléro de Ravel, le manque de lien entre performers et spectateurs empêche la dynamique escomptée de développer une vraie force de la contagion. C’est La Ribot, en 2004, qui a montré, avec les amateurs de sa création 40 Espontáneos, comment le rire peut se déployer, à savoir en cassant aussi les codes scénographiques.

Chez les performers d’Augusto, le rire devient cependant une danse à l’intérieur du corps, et la marche s’affirme comme élément fondateur de toute danse. Chaque interprète dévoile son approche particulière de l’articulation entre le fémur, le genou, le tibia et le pied. Car la marche est en soi une expression personnelle, et on ne trouvera pas deux personnes qui marchent de façon identique, tout comme en n’en trouve pas deux qui rient de la même façon. Mais une telle exposition, aussi intéressante soit-elle, ne crée pas une pièce chorégraphique.

Augusto se contente de présenter une recherche, du matériau et des questionnements, alors que dans les pièces de groupe précédentes de Sciarroni, une dramaturgie raffinée ajoutait une dimension qui faisait toute la différence. Dans Augusto, le travail sur la voix et la musique ainsi que le crescendo circulaire de la danse du diaphragme restent en deçà de la complexité des recherches initiales, lancées dans le cadre de la manifestation Camping au Centre National de la Danse, en collaboration avec l’Ircam. Et si cet Augusto n’était qu’un prélude à une vraie euphorie, encore à venir ?

Thomas Hahn

Vu le 20 septembre 2018, à la Biennale de la Danse, Lyon,

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