« Au fil des torsions » de Lise Pauton

La contorsion est un art du corps solidement encadré, aux figures symétriques et standardisés, et de surcroît un fief d'écoles mongoles et russes. Qu'est-ce qui peut donc conduire une jeune artiste française à s'approprier les codes d'une discipline, pour la réinventer de bout en bout ?

Issue d'une famille d'artistes en cirque et en danse, Pauton s'est formée à l'Ecole nationale de cirque de Châtellerault et bien sûr dans le cadre familial. Mais son approche de la contorsion est essentiellement celle d'une autodidacte ayant commencé les arts du cirque à un très jeune âge.

Au fil des torsions est le reflet de cette liberté et porte un regard intégralement renouvelé sur les figures standardisés et reconnaissables du répertoire centenaire des contorsionnistes. Si l'approche classique cherche une plasticité harmonieuse et élégante, grâce à la symétrie et la linéarité des figures classiquement présentées en profil, Pauton désarticule et recompose son corps de façon presque rhizomique.

La contorsion selon Pauton

Contrairement à la contorsion traditionnelle, celle de Lise Pauton n'est pas représentable en théâtre d'ombres. Chaque partie de son corps va se repositionner librement face à toutes les autres, sans cesse et de bout en bout, si bien que Pauton semble avoir bien plus d'un seul corps.

À elle seule, cette acrobate complexe mais décomplexée porte un jeu de réassemblage permanent, comparable à celui de l'ensemble d'interprètes dans Empty Moves d'Angelin Preljocaj. Ici comme là, la matière est inépuisable. Au fil des torsions donne une idée de ce que Picasso aurait pu créer s'il avait eu à sa disposition le logiciel Life Forms de Merce Cunningham.

Seule la résistance physique du corps limite la durée du spectacle (à une trentaine de minutes). Si l'épuisement ne jouait pas, Pauton pourrait bien faire durer son solo pendant une heure, confirme-t-elle.

Pauton ne donne pas l'acrobate qui vient chercher les applaudissements. Elle crée un personnage, un véritable univers visuel et esthétique, traversé par une belle part de mystère où tout exploit physique est au service d'une recherche atmosphérique et artistique.

La contorsion devient ainsi un art intimiste, mettant en avant fragilité et inquiétude ainsi qu'une étrangeté où chaque partie du corps peut paraître, le temps d'un regard, comme un élément étranger. Mais ces torsions imprévisibles, multidirectionnelles et simultanées nous parlent aussi de liberté et d'émancipation à travers cette danse si singulière et le choix de l’accompagner d’un texte écrit spécialement pour la pièce par Frédéric Forte, membre de l’Oulipo, bref et désarticulé comme le corps de l’interprète: « … une autre langue oh ! / autrement / à l’envers allant / vers le vert / le vertige… »

Thomas Hahn

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