Au CN D, création de « Portrait de Frédéric Tavernini » par Noé Soulier

Accompagné par Noé Soulier au piano et au micro, le danseur au parcours impressionnant se dévoile telle une histoire écrite par la vie.

Les nuances sont là pour qu’on leur prête attention. Et qui travaille plus en nuances que Noé Soulier? Bien connu pour son regard méticuleux et analytique, il nous présente sa dernière création, un Portrait de Frédéric Tavernini. Ce portrait en danse et en gestes se dessine subtilement entre les lignes du corps et ceux du texte. La nuance étant la mère de toute interprétation réussie en ballet, la note d’intention ne présente pas Tavernini comme un danseur vieux, mais comme un « danseur qui vieillit ». Nuance !

L’avancée au fil des années est tout à son avantage. Tavernini peut se valoir d’un parcours d’une richesse singulière, ayant dansé, après une formation à l’Ecole de l’Opéra National de Paris, aux Lyon Opéra Ballet, aux Grands Ballets Canadiens, dans les compagnies de Maurice Béjart, Mats Ek, Trisha Brown, William Forsythe et Angelin Preljocaj. Alors comment pourrait-il encore avoir vingt ans ? En même temps seul un danseur peut aujourd’hui, à son âge, être considéré comme un vétéran. Aussi donne-t-il l’impression que même en tant que footballeur, il pourrait continuer à engranger des fortunes. Il a par ailleurs, comme cela est la coutume chez les chasseurs du ballon rond, marqué son corps d’encre bleue.

Ces nombreux tatouages sont le point de départ du portrait interprété par Tavernini et orchestré par Noé Soulier, depuis son piano. Drapé d’une veste à paillettes, face au micro, le chorégraphe montre qu’il maîtrise non seulement les nuances entre les pas en danse classique, mais aussi le clavier à 88 touches. Plus important est cependant comment il suggère ici une situation de cabaret ou de bar, adoptant la posture d’une star de la chanson ou du jazz. Mais il n’est pas Nina Simone, il reste Noé Soulier. S’accompagnant au piano, il décrit les illustrations cutanées de Tavernini dont chacune se réfère à un aspect ou un événement de la vie de l’interprète.

Certes, les chorégraphies sont présentes dans les gestes du danseur. Mais un portrait n’est pas un jeu de piste, même pas chez Soulier.  On n’est ni dans la pantomime, ni dans une reconstitution de situations de vie, mais dans les sensations liées à ce que la vie a fait de Tavernini. Le but n’est pas la représentation, mais une archéologie sensible. Les gestes appartenant aux spectacles deviennent les siens et chaque figure dessinée par le corps nous parvient telle un signe abstrait, nous parlant avant tout de l’interprète. Le voilà qui sort de sa scène de danse imaginaire. Toujours sur la scène du CN D, il se rafraîchit. Il boit, mais verse aussi de l’eau de sa gourde jusqu’à ce qu’une flaque se forme au sol. Cette eau-là est-elle sa sueur, ses larmes ou une traversée du Lac des Cygnes ?

Tout ceci se déroule sous les yeux du chorégraphe, niché derrière son piano. Le Soulier à paillettes joue tel un vrai pianiste pendant que le Soulier chorégraphe s’adresse au public, non en chantant mais en nous parlant de la convention en danse, de la pantomime, des signes et de l’Histrion. Ici, pas de mimesis entre la chose signifiée et le signe. Le sujet est bien l’histoire d’un danseur et non son âge, c’est l’interprète qui a traversé les œuvres et qui est traversé par elles, ce que le corps en a retenu et ce que la vie a inscrit sur sa peau. Sans chanter, Soulier nous chante ceci, à travers ce Portrait: L’interprète aussi est une œuvre. Vivante, même formidablement vivante. Il vieillit ? Tant mieux !

Thomas Hahn

Vu au Centre National de la Danse, le 6 avril 2019

Chorégraphie : Noé Soulier

Interprétation : Frédéric Tavernini

Musique : Matteo Fargion

Lumière : Victor Burel

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