« Archive » d’Arkadi Zaides

Né en Biélorussie Arkadi Zaïdes arrive en 1990 en Israël où il intègre la Batsheva Dance Company. Depuis 2009, il poursuit une carrière indépendante et a déjà créé Quiet qui réunissait dans un même spectacle israéliens juifs et arabes, et Land Research qui interrogeait le concept de territoire.

Avec Archive, le chorégraphe conduit une austère auscultation, à même son propre corps, des marques de la violence qui imprégne, selon lui, toute la société israélienne.

Arkadi Zaides se distingue dans le paysage chorégraphique israélien. Certes, la plupart de ses confrères y sont plus proches du camp de la paix que de celui des faucons, mais s'en tiennent sur ce point à la formulation convenue de messages de bonnes intentions. Zaides, lui, transporte au cœur de son geste chorégraphique l'impact mortifère des tensions violentes dont il est convaincu qu'elles travaillent au plus profond la société israélienne.

Galerie photo de Christophe Raynaud de Lage

En les utilisant, Arkadi Zaïdes confronte son corps à ces documents, citant d’où provient chaque extrait projeté sur un écran. Télécommande à la main, il commente par le corps ce qui s’affiche.
Ce procédé ne permet de voir qu’un côté des choses : celui des agressions israéliennes, puisque ce sont les Palestiniens qui filment. Mais c’est le propos d’Arkadi Zaïdes qui a pour objectif de confronter son corps d’Israélien à celui des colons, des soldats, etc.

Arkadi Zaïdes reproduit les gestes perpétrés à l’écran. De manière acharnée, presque obsessionnelle puisque certains films sont montés par lui-même en boucle, il rejoue inlassablement la même partition. La documentation sur l’extrait. L’extrait. Le geste qu’il reprend. Ce parti pris pourrait finir par faire œuvre. Ce qui est plutôt le cas dans les dix dernières minutes du spectacle où, telle une accumulation insupportable, il enchaîne une espèce de vocabulaire gestuel de la violence qui finit par faire sens.

Galerie photo de Christophe Raynaud de Lage

D'où le parti de son solo Archive, qui s'appuie sur des images filmées au jour le jour, sans aucune prétention artistique, ni même journalistique, par des habitants palestiniens de Cisjordanie. Une association israélienne de défense des droits de l'homme leur a distribué des caméras vidéos à cet effet. Qui s'attend à y trouver de terribles scènes de violence spectaculaire sera déçu. Ces images sont celles d'une violence perlée au quotidien, parfois portée par des ados, si ce n'est des bambins – alors dérisoire, ou d'autant effroyable ? - dans une situation littéralement gangrenée, pourrie, par la cohabitation avec des colons dont la présence vaut occupation.

Qui s'attend à ce que l'artiste déploie un vibrant plaidoyer pour dénoncer cet état de fait, sera également déçu. Son geste, d'intention minimaliste, va racler jusqu'aux téguments d'une violence incorporée. Le plus souvent, le danseur s'en tient à strictement reproduire des postures, des attitudes, des gestes, de tel ou tel agitateur, agresseur ou soldat à l'écran, dans la texture exacerbée de leurs dynamiques de jets de projectiles, destructions de plantations, harcèlements de voisinage, prises de surplomb arrogant.

À la longue, prélèvement après prélèvement, c'est toute une syntaxe du vocabulaire gestuel de la violence qu'Arkadi Zaides écrit sur son propre corps. Quoique de forte résonance politique, reçue avec un maximum d'écho polémique dans son pays, cette démarche est solitaire au plateau, âpre et peu spectaculaire d'une certaine manière. Cela d'autant que le dispositif choisi fait éprouver l'amère expérience de la puissance attractive de l'image projetée pour le regard spectateur, dont la performance dansée a souvent du mal à concurrencer l'impact.

Pourtant on se persuade qu'Arkadi Zaides s'approche là d'un fondamental de ce que peut la danse, avec une forme d'ardeur tenace tendue à l'extrême. Le parti de seulement imiter le geste à l'écran produit peu en un sens, est un procédé pauvre, dédaignant les terrains de la transcendance, la symbolisation, la métaphorisation. Il ne fait rien pour transporter son spectateur. Or son implacable sécheresse, sa répétition, son obstination viennent à culminer dans un fort final où s'incorpore aussi un puissant travail vocal, de souffles, de râles, forme d'obnubilation respiratoire où le corps entier se noue en spasmes de pulsions agressives.

Après deux pièces de groupe remarquables (Quiet, mais surtout Land Research), Zaides a pris énormément de responsabilité en frayant seul le chemin escarpé d'un défi lancé à la grammaire des représentations collectives – à quoi se ramènent aussi les situations guerrières. On pressent que tout cela le place au bord de projets d'importance peut-être capitale. Mais dans le Paris de 2015, ce chorégraphe sort du théâtre accompagné de gardes du corps, non pas juif menacé par des djihadistes, mais israélien menacé par des juifs. Où en est-on ?

Gérard Mayen

Du 26 au 28 avril 2016 - Festival Extradanse. Pôle Sud, Strasbourg

Vu du 8 au 14 juillet 2014 - Festival d'Avignon Tinel de La Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon

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