« Arche » de Myriam Gourfink

Il faut se méfier des grands chorégraphes lorsque l’on croit en voir toujours la même œuvre : s’ils sont de grands chorégraphes, c’est que ce n’est probablement pas la même, et qu’il convient d’approfondir le sujet… Or voir Arche témoigne qu’il s’agit bien d’une pièce de grande chorégraphe, même si ce n’est pas en condition de spectacle !

Myriam Gourfink est bien la dernière dont j’attendais une telle création d’affrontement ! Car Arche tient de la joute organisée entre deux interprètes « historiques » de sa compagnie, Deborah Lary et Véronique Weil.

Ces deux danseuses connaissent sa technique singulière depuis 2005 et, de ce fait, en maîtrisent remarquablement l’extrême lenteur et le contrôle discrètement spectaculaire. L’étonnant tient à ce que ce duo est à la fois dans la parfaite continuité de la démarche de Gourfink et, d’un même mouvement, constitue une rupture inhabituelle. 

Contrairement à ce que j’ai pu lire, Arche ne traduit pas « l’envie d’étudier, pour la première fois, la figure classique du duo », pour la simple raison que la chorégraphe l’a déjà fait, au début de sa carrière. Mais cette pièce présente cependant une réelle originalité que la chorégraphe explique : « J’ai effectivement réalisé deux duos avant Arche Demonology#5 (2000) et Contraindre (2004). La façon dont j’ai traité la forme duelle pour ces projets relève des positionnements d’une première période artistique que je situerais entre 1996 et 2004 : ce qui m’animait alors était la construction d’une personne qui danse avec l’environnement comme Autre. Profondément marquée et enthousiasmée par les philosophies des yogas que je découvris à partir de 1995, je désirais m’exercer sans brûler les étapes. D’autre part, en 1999 j’ai commencé le rolfing et en 2002 l’haptonomie, des thérapies basées sur le toucher. J’ai ressenti une énorme différence entre la clarté des mains des thérapeutes que j’ai rencontré et les expériences de danse contact ou de portés vécus dans mon parcours de danseuse. En effet ce toucher prend en compte l’ensemble de la personne : il lui donne l’espace, il lui donne des appuis (je pratique aujourd’hui encore ces thérapies régulièrement). Je préfèrais donc, à cette époque, tisser une intimité avec l’autre par le biais d’une partition, d’une respiration commune, d’un prolongement imaginaire de l’une vers l’autre. Mais je ne me sentais pas prête au contact ni à donner du poids à l’autre, et encore moins à guider des personnes dans ce rapport, j’avais besoin de m’entraîner avant de le faire. Aussi dans les duos Demonology#5 et Contraindre, les deux danseuses évoluent dans des espaces séparés, elles sont reliées, dans ma perception, par des espaces immatériels : ceux proposés par la partition chorégraphique et la musique.

À partir de 2005 j’ai aimé travailler dans un spectre large de possibles, je suis devenue plus solide, et j’ai assumé, voire revendiqué le fait qu’une pièce est une pratique où la faille nous rappelle notre nature humaine. J’ai alors commencé à expérimenter le contact dans certaines de mes pièces de groupe.»

Arche capitalise donc les acquis esthétiques de ces pièces collectives et plus récentes de la chorégraphe, à la fois dans l’apparence du système (couleur dominante gris apaisant), dans la recherche du dispositif (la table de Kaspar Toeplitz sur l’espace de jeu, pour cette pièce, il y a même deux tables qui enserrent le tapis de danse rectangulaire posé à même le sol, les deux autres côtés étant occupés par les spectateurs), et naturellement par le musicien… Comme d'usage, Kasper T. Toeplitz signe la musique. Le musicien a expérimenté avec la chorégraphe beaucoup de pratiques différentes. Jusqu'à être lui-même « composeur » du spectacle dont Myriam Gourfink fut l'une des interprètes (Capture, 2004). Jusqu'à demander à une danseuse de la chorégraphe d'être la source d'une composition musicale (des capteurs fixés sur Déborah Lary tandis qu’elle exécute une chorégraphie de Myriam Gourfink fournissent la matière d'une composition pour une pièce (Inoculate, 2011), pièce publiée en disque. Pour cette fois, il a tenté de se dédoubler, invitant le bassiste Pierre Alexandre Tremblay à la table d’en face. Mais ce dernier n’a pu quitter l’Angleterre pour cause de COVID et le régisseur technique, Zak Cammoun qui travaillait le son et la lumière a repris, au moins sur le plan technique le rôle…  Mais cela n’est pas la même chose !

Myriam Gourfink poursuit donc son parcours tout en rompant avec ce qui précède. Les deux interprètes, chacune à un bout de l’espace, s’approchent avec une lente vivacité, l’une s’asseoit au centre de l’espace, la seconde pose sa tête sur la tête de sa partenaire et commence un affrontement (étymologiquement, lutte front contre front) qui ne cessera pas. Et cette lutte signe l’originalité d’une pièce construite d’une seule ligne, sans interruption mais avec cette tension propre à une confrontation. Or, de la lenteur du contact de deux douceurs fermes ne peut que naître une tentation hédoniste voire plus.

Cela étonne toujours, tant l’effort, la concentration et la tension semblent accaparer le corps des interprètes, pourtant la question sexuelle reste sous-jacente quoique jamais clairement affirmée comme dans d’autres pièces – le formidable Amas (2017), par exemple. Cette charge sensuelle qui parcourt toute l’œuvre trouve cette fois dans cette lutte entremêlée de deux fines antilopes à la force aussi improbable qu’indéniable, une expression très nouvelle. Cette pièce de Myriam Gourfink est érotique. Cela tranche avec l’usage et méritait de le dire, même si ceci n’est pas dans une critique puisque cela n’était pas un spectacle.

Philippe Verrièle

Vu le 01 février 2021 au Générateur à Gentilly dans le cadre du festival Faits d’Hiver

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