« Another look at memory » de Thomas Lebrun

La création de Thomas Lebrun ouvrira le Festival de danse de Cannes vendredi 8 décembre.

Attention, chef d’œuvre ! Dans ce cas que dire de plus sans abuser de superlatifs,  risquer de salir ou d’érafler une pièce aussi aboutie et magistrale que la création de Thomas Lebrun Another look at memory ?

Après dix semaines de répétition, c’est chez lui, au CCN de Tours dont il est directeur, que Thomas Lebrun a offert ce magnifique bijou pour quatre danseurs.

Inspiré au départ par une interview en 1980 de Marguerite Duras, le chorégraphe fut sensibilisé par les pensées puissantes et intimes de l’écrivaine : « Après chaque livre, je me dis que c’est fini, que je ne peux plus vivre comme ça, dans cet aparté infernal. Il n’y a pas d’écriture qui vous laisse le temps de vivre… Et puis, ce que vous mettez dans le livre, ce que vous écrivez, c’est ce qui sort de vous, qui en passe par vous… On n’est personne dans la vie vécue, on est quelqu’un dans les livres ». Comme tout saltimbanque conscient de la fragilité du métier d’artiste, Thomas ne se permettrait pas de se comparer à l’auteure, mais il connait trop bien ces jours et ces nuits où le créateur est continuellement en gestation de son nouvel ouvrage et ne vit que pour innover, explorer d’autres thèmes, transmettre.

C’est exactement le reflet d’Another look at memory où Thomas y questionne les mémoires du corps en traversant dix années d’écriture. Pour travailler avec eux depuis 2008, donc connaissant parfaitement bien ses danseurs et la vérité de leurs langages, tout comme eux savent exactement ce que le chorégraphe leur impose, permet au créateur de mettre en évidence ce qu’un interprète raconte par le biais du mouvement.

Ainsi, d’après les soli de La constellation consternée, Trois décennies d'amour cerné, La jeune fille et la mort et Lied Ballet, se dessine une nouvelle partition qui bouscule la mémoire car, il s’agit ici d’échange et de transmission du fait que c’est un ou une autre interprète que celui ou celle qui dansait à l’origine.

Sur Another look at harmony (1974/1975) de Philip Glass, un trio composé d’Anne-Emmanuelle Deroo, Anne-Sophie Lancelin et Raphaël Cottin, effectuent de magnifiques mouvements de bras tout en se déplaçant sur différentes cadences. Au début, on recherche de quelle pièce sont issus certains gestes, mais très vite, captés par une danse splendide, très liée, extrêmement gracieuse et aux postures originales, on abandonne ces spéculations pour s’adonner à la magie d’une chorégraphie et d’une interprétation plus qu’envoutante.

Galerie photo © Frédéric Iovino

Alors que l’ouvrage est déjà bien avancé, entre soudainement en scène un jeune homme à la fin de la troisième partie de la composition musicale. Maxime Aubert (repéré au CNDC d’Angers) intègre le trio, puis se lance dans un solo absolument sublime de beauté et d’élégance. Alors qu’il s’agit de sa première collaboration avec la compagnie, il prouve à quel point sa personnalité et son style sont exactement de la même veine que les autres artistes.

La puissance et la douceur de myriades de combinaisons ajoutées à l’excellence des danseurs sont fascinantes.

Car, de la personnalité et du talent, ils en sont tous dotés pour savoir mettre ainsi en exergue, la danse pour la danse.

La danse pour la danse de Thomas Lebrun que l’on peut se permettre de comparer au mode d’expression, à la pureté et au raffinement du mouvement de Saburo Teshigawara.  

Tout l’intérêt de la création repose aussi sur le fait que l’on a le sentiment d’avoir raté quelque chose de magnifique alors que notre regard était porté sur un duo et non sur l’autre danseur. Car rien ne s’arrête, rien n’est superflu. Une façon délicate de poser sa main sur l’épaule d’un interprète, un bras qui se plie avec une grâce étonnante, des mouvements de jambes délicats, des ensembles décomposés sur un seul temps...

Cet admirable ensemble musical et chorégraphique se stop cut. D’un coup, en plein mouvement et sans qu’on s’y attende. Extase ! Jouissance ! Admiration !

Galerie photo © Frédéric Iovino

Il est évident qu’Another look at memory impose aux danseurs une perpétuelle concentration. En effet, Raphaël Cottin expliquera par la suite qu’ils ne cessent pas de compter et pour le prouver récite par cœur trois minutes de la pièce : 4/2/6/3… et ainsi de suite. Un tempo éprouvant pour eux, mais radical pour l’harmonie de l’ouvrage.

Pouvait-on soupçonner que Thomas Lebrun serait à l’origine d’un tel panel de productions toutes aussi différentes les unes que les autres ? Quelques exemples : l’irrévérencieuse, drôle, provocante et provocatrice La Trêve(s) (2004) ; Les inénarrables et humoristiques soirées What you want (2006) ; Switch (2007) intrigante sur l’identité ; La jeune fille et la mort (2012) un ravissement ; pour le jeune public l’excellente Tel Quel ? (2013) ; sur le Sida la puissante et émouvante Trois décennies d’amour cerné (2013)…

Epanouissement et nouvelle écriture avec Another look at memory où Thomas Lebrun sublime le mouvement et signe une pièce dont le canevas est magistralement parfait à tous les niveaux. Oui, un chef d’œuvre !

Sophie Lesort

Vu au CCN de Tours le 20 novembre 2017

Another look at memory, chorégraphie de Thomas Lebrun

En tournée :

8/12 Théâtre de la Croisette, Festival de Danse, Cannes
14/03  Scène nationale d’Orléans 
6/04 Le Cratère, scène nationale, Alès 
10/04 Le Triangle, scène conventionnée danse, Rennes

Interprétation : Maxime Aubert, Raphaël Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Anne-Sophie Lancelin 

Musiques : Philip Glass 

Création lumières : Jean-Marc Serre 

Création son : Mélodie Souquet 

Costumes : Jeanne Guellaf

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