Angelin Preljocaj crée « Still Life » dans le secret

Après La Fresque, Angelin Preljocaj poursuit son parcours à travers la peinture, par un ballet macabre et puissant autour des vanités.

C’est sur la scène du Pavillon Noir qu’Angelin Preljocaj a crânement secoué son public avec une création aux accents passionnels et philosophiques, consacrée au genre très particulier en peinture que sont les Vanités. Par sa force cinétique et visuelle, Still Life plonge le spectateur dans un univers sombre et parfois proche de la transe.

Aucun genre de Nature morte ne mérite aussi bien son nom que les Vanités, ces tableaux arborant crânes, hiboux, globe terrestre, instruments de mesure et autres symboles du temps éphémère de chaque vie. Le paradoxe des Vanités est cependant intemporel. Non seulement, les tableaux fixant les symboles de la finitude de l’existence sont faits pour traverser le temps, ce temps dont ils expriment le côté fugace, en tout temps, mais en plus, le genre fleurit de nouveau, alors que nous l’identifions au XVIIe siècle, qui a vu naître la Vanité.

La création-mystère

Face à la vacuité de la vie dont nous parlent les Vanités, la danse peut-elle résister ? Et comment ? En leur opposant son élan vital ou en épousant leur invitation à la contemplation ? Peut-on danser les Vanités ? Le sujet et son esthétique se défendent à merveille dans l’univers d’un Jan Fabre. On ne les attendait pas forcément chez Angelin Preljocaj. Et comme par hasard, celui-ci ne  laissait rien suinter concernant ce projet. Ni le titre, ni le sujet, ni les noms des collaborateurs artistiques. Par ailleurs, il n’y a pas de commande pour la musique, pas de vedette mondiale pour les costumes. Et l’annonce d’une musique de Phil Glass s’est révélée être une fausse piste, faisant miroiter un genre de composition chorégraphique très différent.

Le titre de Still Life ne fut annoncé, voire choisi que le jour de la première. La pièce est par ailleurs une autoproduction du Ballet Preljocaj. Du low-cost à profil bas. La nouvelle modestie fait écho à un besoin de liberté chez le chorégraphe : « J’ai voulu aborder cette création en me laissant porter par mon inspiration, en toute liberté et sans être obligé de définir le thème ou l’esthétique avant le début des répétitions.»

Tout ce qu’on savait à l’avance, c’était qu’il y  aurait une création dansée par quatre femmes et deux hommes. Preljocaj a-t-il profité de cette liberté pour se réinventer, pour changer son langage ? C’est non. Still Life renoue à la fois avec l’abstraction d’Empty Moves et avec la charge dramatique de Retour à Berratham dont on retrouve la danse ciselée, aux développés ultra-pointus. Mais Preljocaj surprend avec une pièce qui mêle ces allégories de la mort avec une bonne dose d’érotisme macabre et se permet donc d’afficher des intérêts plus directement troublants qu’à son habitude.

Galerie photo © Jean-Caude Carbonne                                                     

Une poétique de la mort

Comment la danse peut-elle, sans tomber dans la tautologie, ériger en sujet le côté passager de la vie, alors que cette fatalité est inhérente à toute conception et représentation d’une œuvre chorégraphique ? Peut-être par ce procédé utilisé dans Still Life qui consiste à alterner entre le fluide et le saccadé, et à entrecouper des tableaux très soutenus par des Natures mortes, faites de corps vivants, encore chargés de l’engagement physique précédent, et d’objets issus de l’univers des Vanités. Et il arrive que les images soient bercées d’un tic tac chronométrique ponctuant l’univers sonore d’Alva Noto et Riyuchi Sakamoto.

Still Life parle d’attirance autant que de cette mort qui finit toujours par avoir raison. Pour mieux s’y approcher, Preljocaj parle aussi des passions humaines tout aussi inéluctables, qu’elles apportent la vie ou la mort. Cette dernière s’y annonce sous toutes les coutures, de la métaphore à l’acte concret. On voit les six avancer à la manière d’un bataillon, ou bien cacher leurs têtes sous des cubes blancs.

On voit un corps coupé en deux, sans en cacher l’artifice. On voit des cadavres traînés au sol ou bien une guerrière qui transperce ses adversaires et en sabre les têtes, exécutant son geste chorégraphique non avec haine, mais avec poésie. Et pourtant l’acte est si concret que seul le sang manque au tableau (pour cela, voir chez Jan Fabre).

L’arme lie les Vanités à notre époque, en évoquant les sombres rituels d’exécution de Daech. L’actualité prouve ce que les Vanités suggèrent : Dans sa vacuité, l’humanité se refuse au progrès mental car elle ne cesse d’être attirée par ses propres démons. Seule la danse va de l’avant, et les danseurs du Ballet Preljocaj sont bien là pour le prouver, dans une pièce-choc autour de la séduction du néant.

Thomas Hahn

Vu le 21 septembre 2017

Spectacle créé le 21 septembre 2017 au Pavillon Noir, Aix-en-Provence
Chorégraphie : Angelin Preljocaj
Danse : Isabel Garcia Lopez, Verity Jacobsen, Emilie Lalande, Cecilia Torres Morillo, Baptiste Coissieu, Redi Shtylla
Lumières : Eric Soyer
Musique : Alva Noto et Ryuchi Sakamoto
Création sonore : 79D
Scénographie et costumes : Lorris Dumeille

En tournée (précédé de Un Trait d’Union) :

Tirana, Albanie - Dans le cadre de France Danse : 04 octobre 2017
Théâtre National du Kosovo, Pristina (Kosovo), dans le cadre de France Danse : 07 octobre 2017
Théâtre de Cahors : 11 janvier 2018
Théâtre Municipal de Ferrara (Italie) :  15 février 2018
Maison du Théâtre et de la Danse,
Épinay-sur-Seine : 12 avril 2018
La Barbacane, Beynes : 14 avril 2018

 Still Life (précédé de Helikopter)

Pavillon Noir, Aix-en-Provence : 22 et 23 juin 2018
Grande Halle de La Villette, Paris : du 28 au 30 juin 2018

 

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