Alan Lucien Øyen : « Kodak »

Le chorégraphe norvégien présente une œuvre majeure avec une des plus grandes compagnies suédoises au festival Nordique de Chaillot.

« Si la caméra vous aime, nous vous aimons. C’est aussi simple que ça !». Kodak revisite notre société selfisée dans une pièce cinématographique, enveloppée d’un léger brouillard d’où émergent les icônes de la pop culture américaine : de l’affiche d’E.T. aux premiers pas de l’homme sur la lune, de Mickey à Peter Pan. Clic, clac kodak, tout peut être photographié ou filmé et l’existence bien cadrée. Mais Alan Lucien Øyen ne se contente pas de ce constat pour faire décoller notre imaginaire.

Galerie photo © Laurent Philippe

De quoi sont faits nos rêves ? Quelle est la matière de notre mémoire ? Dans ce fatras de l’American Dream, d’où surgissent des comics et des icônes du cinémascope, des tableaux calqués d’Edward Hopper, des cartes postales ou des pubs géantes, le chorégraphe diffracte toutes sortes d’aspects de notre société : de l’influence américaine ancrée dans nos consciences depuis le plan Marshall jusqu’au refus de devenir adulte que supposent Peter Pan et Mickey , et bien sûr, l’omniprésence, sinon l’omnipotence de l’image ou la difficulté à distinguer l’illusion et la réalité. 

Mais le spectacle nous entraîne aussi de l’autre côté du miroir. Là, dans des écharpes de brume, apparaît un monde disparu, n’en reste que des images altérées d’une réalité ancienne où « l’on ne reconnaît plus rien ». Ici, la mort rôde. Un homme  élégant d’une autre époque téléphone régulièrement d’une cabine publique Lucky Strike, suspendu à sa cigarette. On parle d’une mère qui est morte. Un homme trimballe une stèle funéraire. On pressent vite que le vrai sujet de la pièce se situe sans doute dans cet espace limitrophe où la vie et la mort ne font qu’un. Comme un voyage dans l’autre monde. Les images ne seraient donc que l’écume des jours qui remontent à la surface, immortalisées, certes, par les clichés Kodak, mais perdus irrémédiablement. Des souvenirs d’emprunt, peut-être, comme en feuilletant l’album photo de parents que l’on ne sait plus identifier, ou dans des lieux depuis oubliés.

Galerie photo © Laurent Philippe

La gestuelle d’Alan Lucien Øyen est absolument singulière. Elle convoque toutes sortes de techniques et de styles pour les fondre dans des spirales, des torsions et des équilibres en suspension dans de larges mouvements. Souvent théâtrale, elle utilise volontiers les procédés cinématographiques ralentis, accélérés ou se séquencés avec une fluidité étonnante. Les dix danseurs de la GöteborgsOperans Danskompani y excellent. Et malgré un texte un peu abondant, on se laisse séduire par cet univers très personnel et une atmosphère, au fond, très scandinave.

Agnès Izrine

Le 25 janvier 2018. Chaillot – Théâtre national de la Danse

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