« Acta est fabula » de Yuval Pick

Cette pièce très chorale pour cinq personnalités situe la danse à l’intersection du tribal et de l’individualisme.

Un homme entre en scène, seul, et pousse des cris, une gamme de cris, du plus sauvage au plus drolatique. Il se cabre, se couche, rebondit, se tape sur le buste, les cuisses, les fesses… Et le ton est donné, un ton tout à fait inattendu de la part de Yuval Pick qui signe là une pièce franchement humoristique. Cet homme hurlant-chantant, est-il à la recherche de « son » clown ou d’une libération de ses énergies primaires ?

Bienvenus au club !

Acta est fabula chevauche les phénomènes musicaux des années 1980 et 1990. On se réunit sous l’enseigne de rituels partagés, de musiques électroniques, techno ou New Wave qui ont secoué ces adolescences revisitées. Dans la vie, le clubbing permet à chacun d’évacuer le quotidien pour affronter ses fantasmes. Mais malgré soi, on amène sur la piste ce formatage auquel on est exposé du matin au soir. Sur scène, il faut ici imaginer la boule à facettes, mais les costumes mettent l’ambiance club. 

Un geste des bras part en direction du ciel et vers l’infini, pour s’arrêter brusquement, en angle droit. Les pieds martèlent le sol comme au premier jour, poussés par une quête de joie et de jouissance. Les cris collectifs fusent. Un mystérieux shaman peut même apparaître à une femme, probablement sur une plage lointaine.

Galerie photo © Laurent Philippe

L’unisson a ses raisons…

Mais Acta est fabula ne repose pas sur une transe qui emporterait tout sur son chemin. Le Sacre du printemps est loin, même si, en sourdine, son énergie résonne encore dans ces corps. D’unissons en dispersions, Pick module les énergies tel un chef d’orchestre. Jamais les constellations à cinq ne prétendent au naturel ou au spontané. Toute envie de s’encanailler ou de se libérer sera, doucement mais très efficacement, contrainte à accepter un ordre supérieur. Comme dans la vraie vie… Au milieu du groupe, l’individu est seul. L’unisson n’est qu’une illusion, tant qu’il ne résulte pas d’une fusion, mais du formatage.

Pick peut regretter les temps d’une base folklorique partagée, car ce regard peut justifier le titre qui annonce une fin de quelque chose [Lire notre interview]. Et pourtant la fin est optimiste. C’est au moment où la lumière baisse, où le moment de prononcer la formule « acta est fabula » approche fatalement, que l’ouverture se produit. Le quintette finit par former un cercle, pour recréer une vraie communauté. La messe est dite, mais en sens inverse : Un autre temps, plus heureux, peut commencer. Et l’unisson ne sera plus solitaire.

Diversité

La force de la compagnie repose certes sur des gestes précis et explosifs, très conscients et habités. Mais c'est finalement la diversité des personnalités et des morphologies qui donne à ces unissons leur vérité suprême, écartant toute idée de corps de ballet. Malgré les unissons…

Dans le grand nombre de dialogues avec les danses sociales et de la culture underground, Acta est fabula s’engage sur une voie particulière. Sans jamais être didactique, sans simplifier ou schématiser, la pièce est des plus claires et saisissables, couronnant une série de créations où le directeur du CCN de Rillieux-La-Pape sait tenir une balance parfaite entre des interrogations musicales et sociétales.

Thomas Hahn

Spectacle vu à Chaillot - Théâtre National de la Danse, le 12 janvier 2018

Chorégraphie : Yuval Pick

Danseurs : Julie Charbonnier, Madoka Kobayashi, Thibault Desaules, Adrien Martins, Guillaume Zimmermann

Création sonore : Max Bruckert, Olivier Renouf

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