« 4m2 » de Sylvain Groud

En s’appuyant à la fois sur les règles très contraignantes édictées pour pouvoir créer un spectacle de danse au lendemain du confinement et sur la vitalité des jeunes danseurs de sa pièce précédente, Sylvain Groud propose avec 4m2 une pièce où toutes les ambiguïtés du confinement passent par le corps des interprètes.

Sur le plateau, dix « boîtes » transparentes ; une armature d’aluminium, de grands films plastiques. Les techniciens soulèvent les « boîtes » et, un à un, les neuf danseurs entrent dans leur univers ; la dixième « boîte » est celle du musicien, au plateau lui aussi, quoi que confiné comme les autres. Car il s’agit bien de cela. 

Sylvain Groud, le directeur du Ballet du Nord a dû, comme tous les autres, annoncer à ses danseurs la fin de la tournée d’Adolescents, la pièce qu’il avait créé à l’automne, tout en gardant un contact le plus continu possible avec des interprètes encore peu aguerris (la plus jeune a tout juste 19 ans…) aux rigueurs de la vie professionnelle. D’autre part, et durant ces mois complexes, le chorégraphe et directeur participait aux nombreuses réunions « distanciées » où s’élaborèrent, dans ce que l’on appellera pudiquement « une certaine imprécision fluctuante », les conditions de travail pour les spectacles de danse. Prenant à la lettre ces contraintes, comme les règles d’un jeu dignes de l’Oulipo, 4m2 les traduit sur le plateau.

Soit, donc, ces « boîtes » et le labyrinthe dessiné entre elles et dans lequel, en respectant les distances de sécurité -au moins au début- le public se déplace après s’être désinfecté au gel hydro-alcoolique. Mais aussi ces danseurs qui peuvent, du jour au lendemain, devoir s’abstenir de danser. Treize interprètes, les dix initiaux d’Adolescents et trois stagiaires, peuvent ainsi occuper l’une des dix « boîtes » qui peuvent n’être que neuf… 

Et les danseurs se lancent dans un solo… 

Vue des gradins, car la pièce s’apprécie aussi de l’extérieur, ce sont autant de tonalités, de tensions, d’expressions que l’on saisit tandis que des nappes sourdent de sons technos. Chaque danseur traduit, dans son solo, son vécu du confinement et, en circulant, en les effleurant même mais toujours séparé par le film plastique, c’est un peu de ces réalités de la vie en dehors du monde (et de ses difficultés) que l’on appréhende. 

Un des interprètes, convié aux répétitions a d’ailleurs choisi de ne pas participer au spectacle pour ne pas revivre cet enfermement… Très rapidement, les spectateurs se prennent au jeu de cette communication à la fois intime et à distance. Ils passent les mains sur les parois en réponse aux danseurs, et il est bien difficile de savoir qui initie le geste et qui le suit, ils miment ou répondent aux séquences gestuelles des interprètes, ils s’arrêtent voire s’accroupissent dans l’une ou l’autre impasse du labyrinthe, là où une croix marque l’endroit propice à l’observation. 

Et quand soudain la musique lance un de ces moments de communion que tous vont reprendre à l’unisson, les danseurs entraînent avec eux certains spectateurs devenus ainsi partie prenante de ce qui signifiait, initialement, la séparation de tous… Et chaque solo reprend après la transe collective. Cela pourrait durer mais une des danseuses rompt la frontière de plastique, passe devant la « boîte » d’un autre qui se libère à son tour. Le bruit du film plastique déchiré (récupéré après chaque spectacle et renvoyé à l’entreprise pour recyclage) dépasse celui de la techno. 

Les spectateurs désertent lentement le labyrinthe ; les danseurs se sont tous émancipés mais la lumière descend et la fin s’annonce dans une sourde mélancolie et l’on ne peut s’empêcher d’y voir quelque chose d’une métaphore de cette nostalgie ressentie par beaucoup quand il s’est agi de quitter le cocon contraignant mais si rassurant du confinement.

La réussite de ce 4m2 s’estime dans cette ambiguïté qui rendît appréciable une coercition et fît de contraintes insupportables les règles d’une pièce superbe… Ce qui ne va pas sans une certaine ambivalence, cependant !

Philippe  Verrièle

Vu le 25 septembre à Marseille au ZEF - La Gare Franche

27 novembre : Lens, Musée du Louvre-Lens
29 septembre au Grand Bleu à Lille

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