30/30 : La belle vitalité de la forme courte

L’idée de consacrer un festival inter- et transdisciplinaire au spectacle court fait preuve de longue haleine. Il y a quatorze ans, le concept lancé à Bordeaux par Jean-Luc Terrade avait de quoi surprendre. Des « Rencontres de la forme courte » ! Entretemps, la formule a fait ses preuves et le festival essaime autour de Bordeaux, du CDC Le Cuvier à L’Avant-Scène de Cognac, scène conventionnée pour la danse, dirigée par Stéphane Jouan.

Danse, arts du cirque, arts visuels et même le théâtre ont toujours su démontrer qu’une forme brève n’a rien d’un spectacle au rabais. Au contraire, elle crée un concentré des exigences où tout défaut dramaturgique saute à l’œil, immédiatement et sans excuse. Dans un spectacle de trois heures, il est possible d’excuser quelques longueurs. Mais sur 20 minutes ?

Clarté et ouverture

En même temps, la forme courte est une invitation à laisser surgir des idées formelles ou esthétiques qu’on voudrait élaborer, sans leur imposer une construction trop complexe ni les diluer dans une mise en scène surchargée. La légitimité acquise par les propositions brèves favorise la clarté et la pertinence, elle est un incubateur de créativité et ouvre des imaginaires. Paradoxalement, elle incite à proposer au public des soirées longues, grâce à des propositions contrastées, des images fortes, une prédominance de recherches visuelles et plastiques. Les intervalles permettent au public de respirer entre les propositions. Résultat : Au bout d’un parcours de plusieurs heures, le spectateur sort en toute fraîcheur.

Au-delà de ces avantages, le choix du format court élargit le champ des propositions. Celui-ci peut alors intégrer de premières œuvres de chorégraphes aujourd’hui reconnus pour leurs pièces longues ou bien des étapes de création, pensées pour pouvoir exister de façon autonome. Un exemple bien connu: La déclinaison du fameux duo Monchichi de Wang Ramirez, décliné en version 15 min (titre : AP15). Sans parler des recherches de Yoann Bourgeois, actuellement en tournée sous le titre de Minuit et demi.

Mais ce n’est pas eux qu’on a vus au festival 30/30 en 2017. Mais par exemple, dans un programme présenté à l’Avant-Scène de Cognac,  des pièces anciennes voire fondatrices de Mié Coquempot ou Brice Leroux, composant une soirée danse-cirque-musique avec une sortie de résidence de Thomas Guerineau et une création de Pierre-Yves Diacon et Sun-A Lee, en compagnie des études sur la suspension au trapèze  de Chloé Moglia, le tout s’enchaînant dans les deux salles du théâtre.

Trace/Piano de Mié Coquempot et Drum de Brice Leroux

En 2005, Coquempot écrit, avec le compositeur Ryoji Ikeda, une pièce pour piano, à jouer avec le corps entier, sauf avec les doigts. Le piano à queue fait office de scénographie sculpturale, et l’interprète prolonge, par une partition corporelle et gestuelle, les motifs plastiques émanant de la composition musicale. Un solo transdisciplinaire de douze minutes bien remplies.

C’est en 1999 que Brice Leroux présente la matrice de ses recherches à la lisière de la danse et des arts visuels: Drum, un solo de vingt-cinq minutes sur la composition percussive et ultra-répétitive éponyme de Steve Reich. Dans un cadre, la silhouette de Leroux vacille par les genoux, pivot de tout son mouvement. Effets visuels et apparente dissolution du corps renvoient aux fantômes, à la transe, à l’art contemporain...

Chloé Moglia et Thomas Guérineau

En résidence à L’Avant-Scène de Cognac, Guérineau croise son jonglage musical avec une partition lumineuse jouée en live, sur le plateau, par Christophe Schaeffer. Lumière, Impact et Continuité est une création en devenir, mais la forme de quinze minutes présentée à 30/30 est une œuvre en soi. Dans une obscurité tenace, Guérineau installe un tambour d’orchestre sur lequel rebondissent les balles. Mais ici, tout devient balle, de façon visuelle ou sonore: Ses propres poings, les baguettes, la peau du tambour. Même la lumière est « jonglée ». A suivre...

De Chloé Moglia on sait combien elle sait travailler l’apesanteur par des positions en suspension. Dans Opus Corpus, elle arrive à faire « disparaître » le trapèze auquel est suspendue, par la pure force visuelle de son illusion, et ce malgré la distanciation performative qui accompagne les trois tableaux. Créé en 2012, Opus Corpus est une référence dans l’univers du cirque contemporain. (Lire notre critique)

SunadanSe/Les Mondes Transversaux

Créé au festival 30/30, Rencontre sur une surface plane est le second duo de Pierre-Yves Diacon et Sun-A Lee. L’ex-B-Boy suisse et la Coréenne abordent ici la vie en symbiose avec un mur. La surface plane abrite bien de secrets qui se mettent à vivre par une danse ultra-articulée, aussi horizontale que verticale. Et si un mur sert généralement à cloisonner, il permet ici de rendre perméables les frontières du minéral, du végétal et de l’animal, tous solubles dans l’humain. Le mur vertical créé un terrain ouvert à la rencontre, permettant de faire basculer les corps et les perspectives.

Voilà donc une preuve de plus de ce que la forme brève n’est courte qu’à la surface, et que cette délimitation est totalement dégagée de la profondeur du trajet mental, effectué entre le début et la fin d’un spectacle. On verra par ailleurs le directeur artistique du festival aux prochaines Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, avec sa mise en scène déambulatoire du texte Je suis une erreur de Jan Fabre, pour le danseur québécois Jean-Sébastien Lourdais.

Thomas Hahn

Vu le 31 janvier

 

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