17/18 à Pôle Sud : Jumpers et tisserandes

Joëlle Smadja présente une saison chorégraphique très engagée au CDCN de Strasbourg.

Les Strasbourgeois sont gâtés de pouvoir assister, en l’espace d’une saison, aux dernières créations de Louise Lecavalier, Gisèle  Vienne, Daniel Larrieu, Marcos Morau, Julie Nioche, Ali Moini, Jann Gallois, et tant d’autres. Par exemple : Dorothée Munyaneza, Salia Sanou, Robyn Orlin, Serge Aimé Coulibaly. Et ce sans que Joëlle Smadja, la directrice du CDCN Pôle Sud, en appelle à un focus géographique ou culturel. Elle pourrait en faire autant pour le hip hop, représenté par Brahim Bouchelaghem, Jann Gallois et Amala Dianor, l’artiste en résidence longue.

Question(s) côté jeunesse

A Pôle Sud, un.e chorégraphe est choisi.e pour ses qualités en tant que témoin de son époque. Claire Jenny et Brahim Bouchelaghem sont allés dans les écoles pour rencontrer les élèves et leur dédier leurs créations respectives.

Le collectif (La)Horde a réuni de jeunes adeptes du jumpstyle pour une création, alors que cette danse se pratique en solitaire et se répand via Youtube. Là où aujourd’hui beaucoup de chorégraphes s’approprient et déconstruisent les danses traditionnelles et sociales, (La)Horde l’invite sur le plateau pour construire. To Da Bone est l’un des projets les plus signifiants de la saison, puisqu’il se situe à la croisée des pratiques culturelles des jeunes d’aujourd’hui, de leur façon de communiquer entre eux, leur révolte et leur façon de l’exprimer.

Les jumpers pratiquent et inventent d’abord en solitaires et donc, en apparence, à l’opposé de la quinzaine de jeunes qui montent sur scène dans Crowd (Foule) de Gisèle Vienne. Si (La)Horde travaille sur une communauté qui échange via internet, Gisèle Vienne interroge les gestuelles qui émergent grâce aux effets spéciaux utilisés en vidéo. Dans les deux cas, la danse prend le pouls de son temps et de nos sociétés.

On aimerait bien voir Gisèle Vienne et (La) Horde dialoguer avec Daniel Larrieu qui fête ses « soixante balais » en se mettant en scène, entouré de jeunes danseurs et... soixante balais! Ce rituel de transmission ironique et inspiré [Lire notre critique] montrent que Larrieu sait voir la vie en rose, et c’est de toute évidence une faculté que beaucoup d’autres chorégraphes peuvent envier. Vingt balais, c’est aussi un beau chiffre, et c’est Franck Micheletti qui se le ramasse pour deux décennies de travail de Kubilaï Khan Investigations, vingt ans qui se fêtent en spectacles et avec une exposition de photos consacrée à la compagnie.

Déplacés, indésirables

On pense alors spécialement à Dorothée Munyaneza, et son engagement contre la violence et le viol comme arme de guerre, et son souci pour les mères des enfants nés de ces crimes contre l’humanité. Munyaneza, survivante miraculée du génocide rwandais, compositrice, chanteuse, chorégraphe et danseuse, est allée rencontrer ces mères déclarées indésirables (unwanted) dans leurs propres communautés.

Et Mithkal Alzghair nous parle de sa Syrie natale et de la guerre qui  force la population à s’enfuir, à travers la danse traditionnelle de sa région d’origine, revue par l’expérience d’Alzghair qui a pu étudier et pratiquer l’art performatif contemporain en France. Avec Déplacement il a gagné le concours Danse élargie au Théâtre de la Ville en 2016.

Et puis, il y a le rapport à l’histoire. Marcos Morau (Cie La Veronal, Madrid) invente un musée (très, très) imaginaire autour de la Vénus d’Urbino du Titien. Plus direct, Alexandre Roccoli interroge la mémoire, individuelle et collective, dans Weaver Quintet, une pièce qui reprend les gestes des ouvrières tisserandes des siècles passés. Danse, transe et tarentelle à l’appui...

Thomas Hahn

www.pole-sud.fr

Image de preview : Bertil Nilsson

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