« 10 000 gestes » de Boris Charmatz

Toujours magistral, Boris Charmatz mène l'impressionnant chaos savant de ses 10000 gestes au bord d'une démonstration de force.

Voici dix ans, le Ballet du Grand Théâtre de Genève produisait, avec les Carnets Bagouet, une reprise de So Schnell. En 1990, cette pièce avait été un chef d'oeuvre ultime du chorégraphe montpelliérain, peu avant son décès. La reprise de 2007 brillait à nouveau de tous ses éclats somptueux. On en était émerveillé. Mais avec un sentiment contrarié : pas question, en effet, d'imaginer que pareille écriture pût se prolonger dans le milieu des années 2000. C'en était bel et bien ter-mi-né. La page d'une époque esthétique était à jamais tournée. Rangée au rayon du patrimoine.

Pleine de grandeurs et de béances, la toute dernière pièce de Boris Charmatz, 10000 gestes a parfois laissé nos idées divaguer. Cela peut être heureux, pour déplier la perception. D'où ce passage par la case So Schnell, et le sentiment de grande conclusion magistrale d'une esthétique parvenue à un sommet, mais dont on ne saurait espérer la reconduction. Cela coïncidant avec la conclusion institutionnelle du mandat de directeur du Musée de la Danse (et de directeur d'un centre chorégraphique national, celui de Rennes).

Galerie photo © Laurent Philippe

On se prit aussi à songer à la pièce W.H.A., créée par Régine Chopinot en 2004, à un moment où de lourdes ombres planaient sur son poste de directrice du CCN de La Rochelle. Nous tenons W.H.A. pour un chef d'oeuvre – d'audace et d'obstination, au moins – passé inaperçu, en tout cas incompris, dans cette période finissante, de radicalité esthétique à la tête d'un Ballet Atlantique devenu erratique.

W.H.A. et 10000 gestes partagent quelque chose : soit un principe d'une production intense de gestes uniques, jamais reconduits. A ceci près que, dans W.H.A., tout geste était littéralement jeté dès qu'il commençait à se reconnaître comme tel. C'en était affolant ; beaucoup plus brut et risqué que 10000 gestes, à l'écriture combien plus bordée. Sept danseurs étaient réunis autour de Régine Chopinot au début du processus de création de W.H.A. Au moment de la première, ils ne restaient plus que deux, à en avoir bravé tous les dangers.

Vingt-deux. Ils sont vingt-deux interprètes sur le plateau de 10000 gestes. Et le regard spectateur en aura pour ce comptant. D'Enfant à Levée des conflits, puis Manger et aujourd'hui 10000 gestes, la direction rennaise de Boris Charmatz aura beaucoup été celle des ces effectifs ballétiquesii. Déchaînement de puissances ? Ou démonstration de force ? Il y a là, plus qu'une nuance. Il y a, dans cette dualité, la relance de toutes les questions de la politique du plateau.

Des signaux contradictoires émanent de la pièce de Boris Charmatz : on y observe un talent impétueux et savant, impressionnant, qu'on admire, après tout. Or cela conjugue, sur un versant, une audace vertigineuse des débordements tumultueux – ce qui secoue –, mais sur l'autre versant un savoir-faire frôlant la manipulation – aussi bien en termes de domination des interprètes que de culture des attentes du public ; ce qui fait question.

Galerie photo © Laurent Philippe

Qu'est-ce qu'un geste ? Il y en a dix mille dans la pièce, dont le principe est que jamais un.e danseur.e ne répètera celui qu'il vient d'effectuer. Il en découle une tonalité dominante d'étourdissement frénétique, de séquençage endiablé, d'impulses saccadés, phrases brèves, et dépense essorée. Ce serait comme un rizhome saturé de cocaïne. Une sensation de flux, de branchements, d'agencement par plans de consistance, mais surtout d'immanence, et dégagements fulgurants de lignes de fuite.

Qu'est-ce qu'un geste, qui n'engagera que partie du corps ou sa totalité ; qui sera produit à l'arrêt ou en déplacement ; qui sera fugace ou déplié ; esquissé ou souligné ; intégré en trajectoire ou nettement isolé ; perçu en résonnance multitudinaire, ou singularisé ; enchaîné ou cristallisé ? Etc. On révise ses fondamentaux, et sans le moindre ennui.

Mille recours nourrissent ce déferlement compositionnel. La voix en est un. A un moment de la pièce commence à se tramer un maillage de cris, de respirations rauques, de râclements, de hurlements, avec une texture collective de trouées, de bouillonnements, quelque chose d'une lave ou d'une forte houle. Quelque chose de déstructuré, et d'agressif à l'endroit du Requiem de Mozart, dont une version enregistrée est diffusée sur la quasi totalité de la pièce.

Ce moment de tension fut le seul où – le soir où nous nous y trouvions – quelques très rares spectateurs préférèrent quitter la salle. Sans quoi – Requiem oblige, tout particulièrement, avec son puissant effet garanti d'empathie – l'esthétique de 10000 gestes, apparemment assimilée, évolue en-dessous de ce qu'est aujourdhui le seuil de tolérance du public du Théâtre national de Chaillot (certes auto-sélectionné, pour trois soirées seulement, quand les affluences des Decouflé ou Preljocaj se soldent en semaines et semaines).

Galerie photo © Laurent Philippe

Ces quelques spectateurs fuyards se seront trompés. Voici pourquoi : arrivé à son point culminant, la cacophonie cesse, pour laisser place, dans l'instant à un silence somptueux, sur lequel flotteront alors des gestes tout en lente et douce délicatesse. Cela fait son effet. De contraste. Magistral. Mais attendu. On n'aura pas cessé, derrière l'apparence du chaos de 10000 gestes, de déceler des procédés superbes d'assurance compositionnelle.

Est-on suspendu, en haleine, au long solo introductif d'une danseuse presque démantibulée, que s'abat soudain le précipité en nuée, de la totalité de l'effectif restant. Soit une figure très consommée dans la période, déclinée dans toute une belle palette de variations, aussi bien par l'Ouramdane de Tenir le temps que l'Olivier Dubois d'Auguri, voire l'Emanuel Gat de Sunny. Et tout au long de la pièce, on lira les effets de maîtrise de séquençages rythmiques ici, coagulations de groupes là, magnifiques taversées tourbillonnantes ailleurs, et discrets surgissements d'icônes polarisant l'attention, et patientes contaminations chorales.

Tout cela est trop admirable, trop excellemment tenu, pour ne pas inquiéter la sincérité du déferlement libertaire que pourrait manifester 10000 gestes au premier coup d'oeil. C'en est jusqu'à la ruée des interprètes dans les travées de spectateurs, pour paraître, à ce jour, comme un motif académisant des saillies contemporaines présumées.

Pourquoi tant d'embarras critique, de scrupule perceptif, voire d'acharnement polémique ? Parce que l'auteur de ces lignes porte sa part d'histoire de la danse contemporaine. Et qu'au cœur de celle-ci, Boris Charmatz occupa une place qui continue de l'obliger. Soit, en son temps, celle d'un grand activateur des horizons émancipateurs des pratiques de la déconstruction de la représentation scénique. Qu'en reste-t-il, dans le contexte de liquidation généralisée des années Macron ?

Galerie photo © Laurent Philippe

Pour 10000 gestes, le chorégraphe a rassemblé un casting somptueux – des Le Pladec, des Beugré, Bizarro, Burner, Chamblas (son inespété grand retour !), Dukhovnaya, Gelebek, Héritier, Lefeuvre, Mongai, Willens, pour ceux qui nous reviennent du plus loin. C'est  tout ce qui peut nous toucher le plus, quant à la figure épanouie de l'interprète contemporain à la française, pétri des apports de la performance.

Alors, est-ce cracher dans le caviar, que de craindre un dérapage vers le motif du défilé de stars, voire l'embardée dans une surenchère de brûleurs de planche, toute de logique restauratrice ? Sans compter, parmi quelques-uns des plus neufs et des plus frétillants, la sensation qu'ils viennent là en jouant leurs espoirs de carrière, dans le sillage d'un maître aujourd'hui évidemment candidat à la succession de Forsythe ou De Keersmaecker dans le siège de leader continental de la grande danse savante.

On était en proie à ce genre de doutes rongeants, quand la clôture de l'ensemble, strictement synchrone, rabattant les déchaînements du Requiem sur ceux de la danse, assénait son évidence conclusive, avec un aplomb qu'on n'aurait osé attendre – ou, plutôt, craindre. L'expérience nous a fait savoir comme certains signes périphériques parlent parfois au plus juste du sens le plus central. On observa ainsi l'extinction des quatorze flèches lumineuses verticales d'Yves Godin comme une autre manière d'orchestrer la perfection d'une cathédrale contemporaine.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 21 octobre à Chaillot-Théâtre national de la danse
Prochaines représentations : 24 et 25 novembre, TNB (Rennes).

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