Elisabeth Platel, directrice de l’École de danse de l’Opéra de Paris

À l'occasion des célébrations du Tricentenaire de l'École française à l'Opéra de Paris, nous avons rencontré Elisabeth Platel, directrice de l'École de danse et nous avons recueilli son point de vue sur cette École et son enseignement aujourd'hui

 1713 – 2013 c’est un raccourci de l’histoire de la danse à l’Opéra de Paris ?

C’est en 1713 que fut promulgué le décret créant le « conservatoire de l’Académie Royale de danse », soit une école qui deviendra l’École de danse de l’Opéra où l’on enseignait ce qui signera le style de  l’Ecole Française de danse. Cela ne remet pas en cause la création de l’Académie de danse de 1661 qui fixe les structures de l’Opéra.

En ce qui nous concerne, ce tricentenaire est un prétexte pour fêter une institution qui rassemble l’École et le Ballet. Et cela souligne  la volonté de Louis XIV, précurseur en la matière, d’entraîner et de faire travailler des danseurs. Et le souci de « conserver » un style induisant une professionnalisation des enseignants, des maîtres à danser qui peu à peu deviendront les maîtres de ballet ou professeurs. Et c’est ainsi que l’on en arrive à notre École dont un des principes fondamentaux est justement cette transmission du maître au danseur.

Comment définiriez-vous  ce que l’on nomme « école Française » ?

C’est le raffinement d’une technique. On trouve des textes du XVIIIe siècle où l’on enseigne le « dédain de la prouesse » sans en bannir la virtuosité, simplement, celle-ci n’est jamais privilégiée en tant que telle. C’est l’époque de Descartes, du cartésianisme, et historiquement, l’enseignement est posé. Les positions des bras et des pieds sont précisément définies, les épaulements évitent toute occupation anarchique de l’espace. Il n’y a pas de dérives. Et c’est cela qui va traverser ces trois siècles de notre histoire, y compris dans les périodes d’effervescence créative que seront les ballets Russes, par exemple. On garde une structure et c’est cette armature qui rassure et permet au corps d’aller plus loin.

 

Diriez-vous que la transmission a été continue depuis 1713 ?

Oui et non. Ce qui est important, c’est que nous ne sommes pas un musée. Donc transmission, oui, mais ruptures constantes aussi.

Comment conserver malgré cela, cette École Française ?

C’est ce à quoi sont confrontés tous les héritiers. Que ce soit un style – en l’occurrence l’École française – ou les chorégraphies de répertoire, nous naviguons entre transmission et adaptation. Par exemple, Les danseurs de la génération précédente, qui ont dansé avec Lifar ont été confrontés à son absence, tout comme nous avons du faire face  à la disparition de Rudolf Noureev tout en étant obligés de transmettre des pas et des ballets qui sont normalement immuables mais qui sont les siens et se modifient énormément d’un danseur à l’autre. C’est pourquoi il est bien plus important de transmettre un esprit. J’aime beaucoup dire que l’on transmet un parfum. Ce sont les professeurs que l’on a rencontrés, les maîtres de ballets qui nous ont nourris… Quand on a eu la chance comme moi d’avoir connu des personnalités comme Christiane Vaussard, Pierre Lacotte, Raymond Franchetti, et Sacha Kalioujny on a forcément l’impression d’avoir aussi croisé les maîtres dont ils nous ont parlé. Je ne saurais pas reconnaître une photo de Léo Staats ou Albert Aveline, mais quand Christiane Vaussard me donnait certaines corrections, j’avais l’impression d’être face à eux. Aujourd’hui, je me surprends moi-même avoir des intonations ou des expressions de Christiane Vaussard, et chaque cours va être empreint d’une phrase, d’une atmosphère, d’une correction qui provient de l’un ou de l’autre, ou qui est une sorte de synthèse de tous. Christiane Vaussard a toujours refusé de me donner ses exercices. Je l’interrogeais en lui disant, « vous vous rappelez, on faisait comme cela… »  et elle me répondait « eh bien tu vois, tu t’en souviens, c’est ça que tu vas enseigner. Non pas ce que je t’ai appris, mais ce dont tu te rappelles  » C’est cela notre tradition.  Une transmission qui est d’abord une traduction, car elle est notre perception, notre compréhension, et cela, on ne peut le trahir.

La technique évolue aussi…

La technique, la façon de « digérer » les ballets  évoluent  très vite. On bénéficie toujours du travail des générations précédentes. Par exemple nous avons remonté Symphonie en trois mouvements de Nils Christe. Les enfants de 2012 ont repris les répétitions là où les enfants de 2008 s’étaient arrêtés. Et pourtant on ne peut parler de transmission directe puisque quatre ans après, il ne restait plus un seul élève de 2008. C’est fascinant et impressionnant. En même temps, il faut rester vigilant pour ne pas perdre notre essence. Il faut sans cesse se dire que l’on n’a rien inventé. On peut juste apporter un œil nouveau. C’est pourquoi j’ai horreur des techniques « nouvelles ». On a toujours deux bras, deux jambes, qu’il faut faire tenir debout et bouger de concert !

Mais vous dispensez néanmoins des cours qui ont évolué depuis la création de l’École de danse…

En parallèle, on peut toujours essayer de nouvelles techniques, mais elles ne viendront pas remplacer des années d’expérience pour le classique. On m’a demandé quand je suis arrivée ce que je comptais changer. Rien. L’enseignement dispensé depuis l’arrivée à Nanterre sous la houlette de Claude Bessy était parfait.  Elle a construit tout un cursus, avec du mime, du caractère, du folklore et du moderne. Elle a ajouté de la musique et de l’anatomie. Que peut-on faire de plus ? Après ça dépend des promotions. On peut commencer plus ou moins tôt tel ou tel enseignement… mais ça ne change rien fondamentalement.  Ce qui a changé c’est le suivi médical. Aujourd’hui on se rapproche de l’INSEP. Mais à mon époque, les médecins spécialisés en danse étaient rares pour ne pas dire inexistants. Maintenant on a des spécialistes en traumatologie du ballet. Et on a professionnalisé l’enseignement. Avant on dansait dans le mouvement on peaufinait après.

Avez-vous constaté une évolution des élèves  au cours des années ?
Selon moi, il n’y a pas d’évolution notable et je refuse d’entrer dans un discours qui dirait que les jeunes d’aujourd’hui sont moins bien que ceux d’hier. Après, suivant les années, les promotions, vous avez des alchimies particulières. Avec des proportions différentes de techniciens et de lyriques, des groupes plus ou moins motivés.  On recrute un peu plus de garçons qui viennent par passion. C’est encore l’effet Billy Elliott qui n’a pas démérité.  Et aujourd’hui, il y a le phénomène des concours de danse à la télé. « Incroyable talent »  a récompensé par deux fois un danseur… Et la révolution du hip hop qui incite plus de garçons à danser.

Peut-on penser que l’École est malgré tout influencée par le répertoire du Ballet de l’Opéra qui est très ouvert à la création contemporaine, ou même par la diffusion importante de spectacles de danse contemporaine en France  ?

On reçoit des influences, c’est un fait. Nos élèves sont beaucoup plus à l’aise pour danser un ballet contemporain ou néoclassique que pour le classique, bien que ce soit tout de même la base de notre enseignement. Le pur classique fait peur. Les défauts sont plus évidents à voir. En réalité, c’est tout aussi difficile mais les enfants, n’ont pas les mêmes critères d’évaluation. Le pur classique les met immédiatement en compétition avec les danseurs professionnels dont ils peuvent évaluer les performances sur vidéo et maintenant, sur You Tube. Alors qu’ils peuvent s’approprier plus facilement le contemporain. La vraie question c’est : que faire pour que les générations futures aiment se confronter au pur classique le plus longtemps possible ? C’est un gros travail que je vais aborder.

Comment imaginez-vous cette sorte de remobilisation sur le classique ?

Personnellement, j’ai fait au début de ma carrière un certain nombre d’expérimentations et de créations contemporaines, puis je me suis résolument positionnée sur le classique. Et en ce qui me concerne, la recherche m’a toujours apporté moins de richesse que l’exploration d’un même rôle. Je trouvais chaque jour quelque chose de nouveau. Danser le même ballet pendant des années, c’est comme porter un parfum. Au début, c’est formidable, ensuite vous ne savez plus si vous l’aimez ou pas, et arrive un moment où il est tellement imprégné dans votre peau qu’il devient votre parfum. Je ne veux pas que les danseurs d’aujourd’hui manquent la dernière étape.

Comment se transmet l’École française ?

Tous les professeurs sont issus de l’opéra, même si certains n’ont fait que la dernière année, ce qui est mon cas. La continuité est assez extraordinaire car chacun arrive avec son vécu. Francesca Zumbo est passée par le conservatoire, puis par le Ballet du Marquis de Cuevas avant d’arriver à l’Opéra. Elle a vu les premiers pas de Rudolf Noureev chez Cuevas. Rien que de savoir cela, elle nous fait partager son expérience. Elle a aussi été le premier prix français au Concours de Moscou. Fanny Gaïda ou Carole Arbo ont fait tout le parcours Opéra jusqu’au grade d’Étoile. D’autres ont à peine pris leur retraite qu’ils sont arrivés à l’École. Il ne faut pas oublier que la plupart se connaissent depuis qu’ils ont 7 ou 8 ans et vont aller jusqu’à 65 ans voire plus. Je crois que ça n’existe nulle part ailleurs dans le monde, c’est notre spécificité. En réunion, on partage une même expérience parfois avec 10 ou 15 ans d’écart tout en ayant connu des époques particulières du Ballet.

Comment appréhendez-vous ces différentes époques ? Voyez-vous des changements ?

Je réfléchis beaucoup à cet aspect. Je trouve que l’on travaille moins les bras. Que les « manèges » disparaissent… Il faut toujours être en mouvement, à l’affut.

Comment s’organise la vie à l’École de danse aujourd’hui ?

Aujourd’hui, on forme une élite. Nous avons des petites classes de douze./treize enfants, dix en Première division. Arriver à Nanterre a permis à Claude Bessy de créer six niveaux contre cinq autrefois, ce qui obligeait à faire coexister des élèves de 14 et de 17 ans dans la même classe. On pouvait arriver en Première division à 14 ans. Aujourd’hui, les enfants de 17/18 ans vivent encore chez leurs parents. Cependant, ils doivent avoir moins de 18 ans pour rester chez nous. Il n’y a pas d’effet Tanguy à l’École de danse. Si un élève est déjà resté 7 ou 8 ans, ça suffit. S’ils entrent à 8 ans, ils sont même amenés à faire 9 ou 10 ans chez nous. Mais normalement, ils doivent pouvoir conduire leur carrière de manière à être à 16 ans en 1ère Division, s’ils sont entrés à 8 ans. Quand ils sont engagés, ils ont déjà passé un tiers de leur vie de danseurs ici.

S’il y a une évolution marquante ces dernières années, c’est le goût pour l’Internat. La plupart demandent à en faire partie. Signe des temps peut-être. Ici, ils se retrouvent avec des enfants qui ont la même passion qu’eux, les mêmes idées, même s’ils sont issus de milieux différents. Et le grand grand changement, c’est le portable et skype. Ça change tout quand on peut appeler ses parents tous les soirs aussi longtemps qu’on le désire.

Combien d’enfants tentent leur chance chaque année ?

Entre ceux qui entrent au stage de six mois et ceux du stage d’un an nous avons 380 à 400 postulants par an. On raconte qu’autrefois il y en avait 900. Si c’est vrai, il devait y avoir toutes sortes d’enfants. Aujourd’hui, ceux qui sont candidats savent qu’il s’agit d’une école professionnelle. Personne ne se présente avec 10 kilos de trop ou en ne sachant pas mettre un pied devant l’autre.

Combien entrent dans le corps de Ballet de l’Opéra de Paris ?

Cela dépend des années. Nous avons eu un an exceptionnel où dix places étaient disponibles. Parfois, il n’y en a que deux ou trois ! C’est un problème. Certains ont des contrats de surnuméraires qui leur permettent ensuite d’être engagés ou d’avoir une expérience à faire valoir dans d’autres ballets. Ce qui est une certitude, c’est que les meilleurs sont engagés sans coup férir. À moins d’une blessure le jour de l’examen. Cela arrive mais c’est rare. C’est la pire angoisse des enfants de l’École. Ce sont 7 à 8 ans d’école jugés en un seul jour, un seul passage.

En général, les très bons élèves trouvent toujours un engagement ailleurs. Après, il y ceux qui décident de retourner tout de suite à leurs études. Et pourquoi pas ? On a cette politique d’emmener les enfants jusqu’à a un haut niveau d’éducation scolaire et artistique. En tout cas, j’ai toujours du plaisir à aller voir des spectacles dans des compagnies étrangères où certains de mes élèves sont engagés. De même que je suis toujours heureuse quand ils passent me voir ici.

Dans quel état d’esprit allez-vous aborder ces célébrations du tricentenaire ?

Le Tricentenaire, je ne le perçois pas seulement comme une fête avec un gala. C’est aussi l’occasion pour moi, après neuf ans à la direction de démarrer autre chose. Par exemple, nous allons inaugurer le premier stage d’été comme le font nombre d’écoles de Ballet étrangères, par exemple La Royal Ballet School ou la School of American Ballet. Bien sûr, il sera réservé à des élèves de qualité, pouvant suivre un cursus similaire au nôtre. Avec une sélection sur dossier. Je vais également démarrer des week-ends de rencontres sur les variations du passé, la petite batterie, l’enseignement en direction d’enfants, qui seront ouverts à des professeurs et des élèves.

Propos recueillis par Agnès Izrine

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