3 questions à Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet

Pourquoi chorégraphiez-vous ?

Sidi : J’aime la chorégraphie pour le rituel qu’elle suscite et qui consiste à se mettre tous ensemble pour voir un spectacle. J’aime cette idée que tout le monde soit assis du même côté et regarde d’un même point de vue, dans la même direction. Les danseurs expriment quelque chose de leurs ancêtres ou de leur propre identité que le public prend le temps d’écouter collectivement.

Après, en tant que chorégraphe, je m’attache surtout à l’humain, et j’essaie de mettre au jour des secrets, des traumas ou peut-être une joie qui résonne dans l’intériorité de chacun. En fait, je crois que l’on essaie de ralentir le temps. Le mouvement nous permet de vivre plus. C’est bien.

Damien : Je vois la chorégraphie comme un explorateur. C’est une manière de rechercher ce qui est caché en nous, nos appartenances anciennes, nos connections au monde physique  ou spirituel ou simplement de voir de quoi nous sommes capables. Elle est désir de transcendance, acceptation de nos zones d’ombre pour trouver notre partie manquante. Pour moi, elle sert à s’incarner encore davantage ou, au contraire, à devenir ce que nous ne sommes pas. Un autre. C’est cette relation qui m’intéresse. Se connecter à notre passé le plus immémorial et imaginer ce que nous pourrions devenir par une relation constante entre passé et avenir. Marquer le présent de sa physicalité.

Le plus terrible avec la danse, c’est sa fugacité. Elle n’existe que dans le souvenir des personnes qui sont venues voir le spectacle.

Babel Words, Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet

 

Sidi : J’aime beaucoup cette idée d’incarner et de réincarner. Dans la danse indienne on incarne un mendiant, une déesse, un enfant… C’est très fort de se transformer. Mais un danseur est toujours dans la réincarnation des choix faits la veille dans le studio. Il a ce rapport très physique à la mémoire, et la seule mémoire qui reste est la matière même  de l’art. D’ailleurs il est très frappant de voir que seules les œuvres d’art marquent une époque. Les idées, les personnes évoluent. Dans la danse, les écritures se réfugient dans les corps, parfois, on ne sait même plus d’où ça vient et en cela, c’est un art de la réincarnation.

Quel est, selon vous, le plus grand chef-d’œuvre chorégraphique ?

Damien : Le Sacre du printemps de Pina Bausch. C’est l’œuvre qui transcrit quelque chose de profondément viscéral, qui décrit l’essentiel de la condition humaine.

Sidi : C’est très personnel comme question ! Moi j’aime beaucoup Café Müller. Le rapport aux parents, pourquoi elle fermait les yeux et pourquoi elle a choisi de rester dans ce contexte et de se heurter – de nouveau – à tout ça. La pièce laisse entrevoir une certaine tristesse acceptée et remise à la surface. Elle ne se battait pas contre elle mais, au contraire la montrait. Je trouve que c’est très touchant, ce choix de se mettre dans ce personnage, très honnête.

Mais il y a aussi des rituels qu’on devrait regarder comme un spectacle. Ce sont des vrais chefs-d’œuvre. Par exemple à Bali. Ce sont des œuvres plus fortes que n’importe quel spectacle joué à l’Opéra de Paris. Maintenant, n’importe quel danse peut devenir un chef-d’œuvre quand on touche à la transcendance ne serait-ce que cinq minutes, quand le danseur entre dans une acceptation de la spirale de la vie, arrive à un état de grâce.

Mais il y a aussi des rituels qu’on devrait regarder comme un spectacle. Ce sont des vrais chefs-d’œuvre. Par exemple à Bali. Ce sont des œuvres plus fortes que n’importe quel spectacle joué à l’Opéra de Paris. Maintenant, n’importe quel danse peut devenir un chef-d’œuvre quand on touche à la transcendance ne serait-ce que cinq minutes, quand le danseur entre dans une acceptation de la spirale de la vie, arrive à un état de grâce.

Et puis, on rate tellement de chefs-d’œuvre. Le meilleur exemple est sans doute le Sacre de Nijinski. Le public de l’époque est passé complétement à côté. Et ce n’est que 50 ans plus tard que l’on se rend compte à quel point c’était innovateur et magnifique.

Et puis il y a quelque chose de totalement christique dans le Sacre. Qu’il soit de Nijinski ou de Pina et je pense que n’importe quelle personne éduquée dans le monde chrétien est forcément touché par ce sacrifice, par ce christ féminin.

Quel est le chef-d’œuvre qui vous endort ?

Damien : Je crois que j’ai ce rapport avec Fase d’Anne Teresa de Keersmaeker. Quand je l’ai vu j’ai trouvé la pièce remarquablement intelligente, extrêmement virtuose, très conséquente. Et en même temps, elle ne dégage rien pour moi. Cette impassibilité, ce côté purement mathématique, tellement génial et qui ne génère aucune émotion.

Sidi : Dans d’autres pièces, dans la corrélation entre la musique et le mouvement, il y a quelque chose de plus, une spirale qui vous entraîne, la suite de Fibonacci qui sert à construire un nouvel espace… Dans Fase, c’est plus littéral, plus désincarné.

Mais personnellement, je peux m’ennuyer avec tout. C’est vrai. Tout dépend de mon humeur. Même mes propres spectacles, quand ils sont mal dansés, je les trouve assommants. Et puis une œuvre, c’est ce qui se passe sur scène avec un public dans la salle. Sans lui, ce n’en est que la moitié.

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